Ce sont « Rolling Stone » et  « Loudwire.com » qui, début octobre, ont souligné la disparition d’Inge Ginsberg, née Neufel. Une femme, multi-talent pleine d’énergie. Un de ces personnages hors du commun, au destin forgé au feu des horreurs de la seconde guerre mondiale et qui ne perdra jamais sa profonde joie de vivre.

Par Cadfael

Ingeborg Neufeld est née à Vienne en 1922 dans une famille juive de la haute bourgeoisie, dont l’arbre généalogique en Autriche remonte à huit siècles. Sa vie cossue, avec cours de piano, de danse, vacances au ski et autres plaisirs  s’arrête avec l’annexion, « l’Anschluss », de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938.  La famille Neufeld est alors séparée de longues années.

Survivre

Son père, après un séjour de plusieurs mois au camp de Dachau, réussi à obtenir une place sur le « St Louis », paquebot à destination de Cuba avec 739 passagers juifs à bord et un capitaine allemand reconnu à titre posthume comme « juste parmi les nations » par l’état d’Israël.

La Havane leur refuse l’asile, de même que les États-Unis où Roosevelt refuse l’accueil de juifs étrangers. Il en est de même au Canada. À bord, il y a également six agents de l’Abwehr, service de renseignement de l’armée allemande. Le « St Louis » retourne à Anvers où les réfugiés sont recueillis par les gouvernement anglais, français et belge, peu de temps avant l’invasion allemande. Le père d’Inge réussi à échapper aux nazis en se cachant dans le contingent en partance vers le Royaume-Uni.

Les années de guerre

Selon Inge, la famille a survécu à Vienne grâce à son frère et à son fiancé, le compositeur Otto Kollman. Tous deux travaillent comme fossoyeurs, un métier stratégiquement important. C’est en 1942 que la famille réussi à fuir. Un noble allemand, impliqué dans divers trafics, les fait passer par les Alpes en Suisse, en contrepartie des bijoux de la mère d’Inge. Ils arrivent dans un camp de réfugiés et transitent, ensuite par divers camps de travail.

En 1944, Inge décroche un poste de gouvernante dans une villa à Lugano (Italie). Celle-ci fait partie d’une opération de l’OSS américain (le prédécesseur de la CIA). Sous la direction de Max Waibel, officier du renseignement suisse, les activités visent les forces allemandes et italiennes. Ce détenteur d’un diplôme en sciences politiques et d’une formation militaire en Allemagne va à l’encontre de la politique officielle suisse en créant avec quelques autres un groupe décidé à se battre contre le Reich quoiqu’il arrive. Cela lui occasionne quelques difficultés avec sa hiérarchie. La villa de Lugano sert de point d’appui à la résistance italienne. Ainsi, Inge se retrouve impliquée activement dans le transport d’armes du Tessin vers l’Italie et du rapatriement de blessés vers la Suisse. Son mari Otto renseigne l’OSS sur les clients allemands et italiens du restaurant dans lequel il travaille.

Inge Ginsberg

La paix arrivée, Inge et Otto refusent d’être sous contrat avec l’OSS qui recrute alors. La guerre froide vient de commencer. Les deux reprennent leur métier de compositeurs pour des artistes européens de renom.

Plus tard, Inge devient journaliste pour l’hebdomadaire suisse « Die Weltwoche ». Entre-temps, le couple déménage à New-York, puis à Los Angeles pour enfin retourner en Suisse. Ils composent pour des célébrités européennes et hollywoodiennes comme Dean Martin, Doris Day ou Nat King Cole. Divorcée, elle part vivre en Israël, rencontre son second mari, un directeur d’hôtel de luxe avec lequel elle ne reste mariée que quelques années. Elle part ensuite avec son troisième mari Kurt Ginsberg, à Quito en Équateur. Kurt Ginsberg décède en 1999.

Inge fait également preuve d’un don pour les investissements financiers, tout en écrivant quelques centaines de poèmes ainsi que des livres, souvent autobiographiques.

Hard-rock Mama

Ginsberg redémarre une seconde carrière musicale en posant sa candidature suisse pour l’Eurovision de 2014. Sa composition est jugée inadéquate, car elle traite du suicide chez les jeunes.

En 2015, elle pose à nouveau sa candidature pour la Suisse, avec son groupe de hard metal, les Tritone Kings avec un titre intitulé Totenköpfchen (« petite tête de mort »). Ses compositions comme I’m still here (« je suis toujours en vie ») sont une sorte d’exorcisme : « Chante, mange, bois et rigole, cela enverra le diable en enfer ». Déterminée, elle dépose une nouvelle candidature en 2016.

« Dans la culture américaine et même  européenne, les personnes âgées sont exclues de la vie… Cela n’intéresse personne ce que vous avez à dire. Ma vision du paradis et de l’enfer me dit qu’au moment de ta mort, si tu réalises que ta vie était bien remplie et bonne, c’est le paradis. Mais si tu te dis : oh j’aurais dû faire ceci ou cela, je pense que c’est cela l’enfer », s’exprime-t-elle lors d’une interview. En 2020, en Suisse elle contracte la Covid, et s’en sort, mais d’après ses proches, la solitude et la lassitude ont eu raison de sa volonté de fer.

Le 20 juillet dernier, elle rejoint Charlie Watts, des Rolling Stones, Duty Hill des ZZ Top, Chick Corea et bien d’autres artistes de renom qui nous ont quittés cette année.