Le Bateau ivre ou l’arche de Noé : pour certains, l’Europe se situe quelque part entre les deux. Une image de navigation incertaine qui résonne avec celle imaginée par Rimbaud en 1871 : un bateau sans maître, chahuté par les flots. Le chancelier Merz et le président Macron, avec d’autres, veulent que cela change.

Par Cadfael

Une idée pas si récente

Dès 2018, Emmanuel Macron plaidait pour une Europe à deux ou trois vitesses. Devant le Bundestag, en présence d’Angela Merkel et de son austère ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, le président français appelait à une Union « plus robuste et plus souveraine », estimant que la France et l’Allemagne avaient le devoir d’empêcher le monde de sombrer dans le chaos et de le guider sur la voie de la paix.

À l’époque, la chancelière allemande ne fermait pas la porte à des évolutions des traités ni à l’idée d’une armée européenne. Un débat loin d’être nouveau : en 1954 déjà, le Parlement français avait rejeté le traité instituant la Communauté européenne de défense, pourtant ratifié par le Luxembourg, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie et la RFA. Faute de consensus, la défense du continent restera largement confiée à l’OTAN.

Quelques jours plus tard, devant un millier d’étudiants de l’université de Louvain, Emmanuel Macron enfonçait le clou. « L’Europe est en train de se diviser », constatait-il, opposant ceux qui croient encore aux solutions européennes à ceux qui n’y voient plus un enjeu fondamental. D’où sa défense d’une « Europe à deux ou trois vitesses », permettant aux États les plus volontaristes d’avancer dans l’intégration, dans l’espoir que les autres suivent.

« La grande erreur de ces cinq ou dix dernières années a été de vouloir tout décider à 28, bientôt à 27 après le Brexit. Ça n’a jamais fonctionné ainsi », martelait-il. Après l’ère Merkel s’ouvrira celle du chancelier social-démocrate Olaf Scholz, une période qui conduira le couple franco-allemand, pilier de la construction européenne, au bord du divorce.

Ursula, la mal-aimée

Depuis l’arrivée au pouvoir du démocrate-chrétien Friedrich Merz, archétype du politicien issu de l’establishment, partisan d’une économie libérale, la relation entre Berlin et Paris reprend force et vigueur. L’idée d’un noyau européen efficace et pragmatique revient à l’ordre du jour face à l’inefficacité d’une Commission régie par la reine Ursula.

Même si le chancelier et Ursula sont issus de la CDU, le parti démocrate-chrétien, cette dernière a le don de l’agacer. Il l’exprimait clairement en septembre dernier devant les PME allemandes réunies à Cologne : « La façon dont les choses ont évolué au sein de l’Union européenne ces dernières années, la façon dont cette Union européenne réglemente de plus en plus, de plus en plus, cela ne peut pas continuer. […] Cette machine de la Commission européenne continue de fonctionner sans relâche, indépendamment du fait qu’un nouveau Parlement ait été élu ou non, qu’une nouvelle Commission soit en fonction ou non. […] Cela suffit : il faudra simplement mettre un bâton dans les roues de cette machine de Bruxelles pour que cela s’arrête », a-t-il précisé.

Lors de sa déclaration gouvernementale en janvier, il a lancé un appel à l’Union européenne et à son propre pays, à l’unité et à la confiance en soi : « Ce n’est que lorsque nous aurons appris à maîtriser le langage des relations de puissance, lorsque nous serons nous-mêmes une puissance européenne, que l’Europe pourra affirmer ses idées. »

La semaine dernière, Macron a reçu à l’Élysée von der Leyen et Costa, ancien Premier ministre socialiste du Portugal, qui a quitté ses fonctions dans des circonstances peu honorables. Celle qui est devenue présidente de la Commission par la grâce de Macron a réussi à se faire cordialement détester. Selon un hebdomadaire parisien, un ministre français aurait déclaré : « Plus je la connais, moins je l’apprécie. » Commentaire in petto d’un eurodéputé : « Fragilisée : on s’attend à ce qu’elle ne finisse pas son mandat. » L’Express parle d’une véritable « haine » des Français à son égard.

Une nouvelle Europe à six

Le 28 janvier dernier, une vidéoconférence, à l’invitation du social-démocrate Lars Klingbeil, ministre allemand des Finances, a donné le coup d’envoi du noyau dur européen composé de la RFA, de la France, de l’Italie (troisième économie européenne), de l’Espagne, de la Pologne et des Pays-Bas. Selon Berlin, les quatre grandes priorités à traiter sont : améliorer le cadre européen de financement ; renforcer l’euro comme monnaie internationale ; établir une coopération renforcée en matière de défense ; sécuriser les chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques.

Selon Defense News, l’objectif déclaré de Merz est de « faire de l’Allemagne l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ». À cette fin, le budget de défense de Berlin pour 2026 s’élève à 82,69 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 25,5 milliards d’euros provenant d’un fonds spécial de défense. Les hiérarques parisiens, désargentés et toujours mal à l’aise lorsqu’il s’agit de Berlin, apprécieront : leur budget militaire vient d’être porté à 57,1 milliards. L’alliance Merz-Meloni offre une alternative au cas où Macron ne parviendrait pas à prendre de la hauteur face au marais de sa politique intérieure.

Inscrivez-vous à notre newsletter en suivant ce lien et savourez chaque semaine une sélection pensée pour vous : culture, style, inspirations et actualités, pour les femmes qui cultivent leur regard et leur temps.