Alors que l’on espérait – très fort – que MeToo et Balancetonporc mettrait à mal le sexisme omniprésent dans notre société, les comportements problématiques restent plus que jamais présents à tous les moments de la vie des femmes. Des violences dont elles sont de plus en plus nombreuses à prendre conscience et qu’elles ne laissent plus passer. En témoigne le compte Instagram @toutenuedanslarue.

Parce qu’elle n’en pouvait plus des remarques incessantes et constantes qu’elle recevait lorsqu’elle se trouvait dans l’espace publique, Wendy Schmitz, 28 ans et originaire d’Arlon, a décidé de prendre les choses en main. Avec sa coloc’ bruxelloise Anna Toumazoff, déjà à l’oeuvre derrière les comptes @memespourcoolkidsfeministes et @cequeveulentlesfemmes, et Amal du compte @inside.women, elles ont créé ensemble en juillet dernier @toutenuedanslarue. Sur le feed, les stories à la une donnent le ton : témoignages, check-list du harcèlement dont on coche aisément chaque case tant les situations nous semblent familières et autres coups de gueule. Si le compte n’en est qu’à ses débuts, on ne doute pas de sa portée dans un futur proche. Rencontre avec Wendy Schmitz pour en savoir plus.

Quelle est l’histoire derrière @TouteNueDansLaRue ?

Wendy Schmitz : J’habite à Bruxelles depuis quelques mois seulement, je travaillais avant à Luxembourg. Avec la Covid, j’ai été bloquée en Belgique. J’avais déjà été confrontée au harcèlement de rue. J’ai habitée cinq ans à Liège, je sais ce que c’est. Mais cette fois, nous avons perçu une vraie évolution : le harcèlement était plus fort, plus régulier.

Nous en avons parler un matin avec Anna (Toumazoff, ndlr.). Il était 10 heures, je m’étais déjà faite embêtée 36 fois, j’étais en ville, en baskets, t-shirt. Hyper énervées, nous nous sommes dit que ce n’était plus possible, qu’il fallait commencer quelque chose, un nouveau projet. Quelques jours plus tard, Amal de @Insidewomen en a parlé avec Anna et @Toutenuedanslarue a commencé.

Pourquoi ce nom particulièrement ? 

Justement, quand on se fait harceler, nous avons cette impression d’être nue. Nous n’avons pas réfléchi bien longtemps, c’était vraiment notre ressenti. 

Quelles actions comptez-vous mener ?

Nous sommes encore dans la phase de sensibilisation. Par ailleurs, nous sommes encore en période de vacances d’été. Même si le harcèlement de rue ne prend pas de vacances, nous, si (rires). Anna et Amal ont aussi pris des vacances, donc il a été un peu difficile de se retrouver toutes les trois.

Les choses vont commencer à bouger à partir de la rentrée. Nous avons déjà récolté des témoignages. Une vingtaines de filles sont venues chez moi, ont raconté leur histoire devant la caméra pour témoigner. Pour commencer, on voudrait monter tout un projet autour de ces témoignages.

Quels retours avez-vous eu depuis la création du compte ? 

Je ne sais pas si on peut dire que nous sommes assez « contentes », dans la mesure où il s’agit de harcèlement de rue. Ce n’est pas quelque chose de très chouette. Pourtant, on constate une forme de solidarité, l’idée que nous sommes toutes dans le même bateau. Nous avons reçu énormément de soutien de filles qui nous envoient des messages de remerciements parce qu’elles sont contentes qu’on essaie de faire bouger les choses. Ce qui est plutôt cool. Pour le moment, nous n’avons que de bons retours.

Vous avez travaillé à Luxembourg et habitez en Belgique. Anna est, quant à elle, française. Voyez-vous des différences ou des similitudes en termes de harcèlement ou de violences sexistes entre la France, le Luxembourg et la Belgique ?

Personnellement, je n’ai jamais été embêtée au Luxembourg ou en tout cas je n’en ai pas le souvenir. Cela m’est déjà arrivée à Arlon en revanche. Il m’est déjà arrivée de m’énerver dans la rue contre des hommes qui me harcelaient ou qui m’embêtaient. Entre la France et la Belgique, je ne vois pas de différence, plutôt entre les villes. Même si cela arrive bien sûr dans les villages, dans les plus grandes villes, la situation est vraiment catastrophique.

Racontez-nous votre parcours féministe. Comment vous êtes-vous conscientisée ?

Le féminisme a toujours fait partie de moi. Il n’y a pas eu d’élément déclencheur. Simplement maintenant, j’ai envie de faire bouger les choses. D’être ici, à Bruxelles, entourée, surtout avec Anna, ça m’a encore plus motivée à me dire “il est temps de faire bouger les choses”.

Vous souvenez vous de la première fois où vous avez été harcelée dans la rue ?

A l’époque, je ne m’en rendais pas compte. Un jour, juste à côté de chez moi à la frontière française, j’avais 12 ans et j’étais allée au cinéma avec une copine. C’était la première fois que nous allions au cinéma, toutes les deux, seules, sa maman nous avait emmené et venait nous chercher. Un type a commencé à nous suivre, puis à nous parler. Comme je ne sais pas me taire, je me suis retournée et je lui ai dit “Ta gueule” pour qu’il arrête de nous embêter. Là, il a commencé à nous courir après. Heureusement, la maman de mon amie était arrivée en avance, nous avons donc foncé dans la voiture.

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Lyne, 17/07/20. Et toi, à quel âge ça a commencé ?

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Quels conseils donnez-vous à vos abonnés pour savoir comment réagir face à un harcèlement ? Quelle est la bonne méthode à adopter ?

Dans la mesure où le problème ne vient pas de nous, il n’existe pas de bonne méthode. Le problème vient de la personne en face. On ne sait jamais comment elle va réagir. Chaque personne réagit de la manière qu’elle veut. Qu’elle l’évite complètement ou qu’elle affronte la personne, qu’elle réponde ou pas, qu’elle mette ses écouteurs, chacun.e doit sentir la chose. Il est toujours un peu délicat de donner de « bons conseils » dans ce genre de situation. 

Que dîtes-vous à votre entourage masculin ?

Il me semble que nous sommes dans un éternel débat : la plupart ne comprennent pas. Parfois certains se mettent à notre place, mais beaucoup ne conçoivent pas parce qu’ils ne sont pas dans ce cas. C’est incroyable, mais tant qu’ils ne voient pas de leurs propres yeux, ils n’imaginent pas.

Avant que je décide de faire @Toutenuedanslarue, j’allais au boulot, on m’a embêtée et cette fois, j’ai filmé. Je venais de me faire suivre en voiture par un monsieur qui finalement m’a lâchée. Deux types ont croisé mon chemin, m’ont fait des petits commentaires quand je suis passée à côté d’eux. Ils sont partis et finalement sont revenu en courant, en criant.

A ce moment-là, je me suis dit “ok, c’est le moment où tu mets ton GSM en mode vidéo et tu filmes”. Simplement pour entendre. J’ai ensuite montré cette vidéo à mes amis, qui sont se dit “ah ouais d’accord, quand même, c’est vrai que c’est chiant”. Je leur explique que ça arrive plusieurs fois par jour. C’est marrant une fois, une petite dragouille, voilà. Mais quand ça arrive toute la journée… et encore celui que j’ai filmé était gentil, lourd mais pas méchant. On essaie de leur faire comprendre et de les éduquer.

Percevez-vous des changements de comportement justement, des hommes vis-à-vis des femmes  ?

Pas grand choses de positif. Je constate plutôt des changements de comportements de la femme qui n’en peut plus et qui veut vraiment faire bouger les choses. Mais de l’homme vis-à-vis de la femme, pas trop. Il me semble que maintenant, en tout cas pour le moment, nous en parlons beaucoup, ça sort de plus en plus, mais sans une vraie évolution positive. Avec ce compte, nous voulons faire bouger les choses.

Les féminicides et les violences augmentent alors même que de plus en plus de comptes instagram et de collectifs existent, de femmes qui descendent dans la rue. Comment percevez-vous ce paradoxe ? 

Franchement, je n’arrive pas à expliquer. C’est un retour de bâton, incroyable et désespérant. 

Comptez-vous collaborez-vous avec d’autres collectifs féministes comme @LaisseLesFillesTranquilles, @LaFronde, @NousToutes

Il n’existe pas d’association de collectifs officielle pour le moment, mais il existe une certaine solidarité entre nous toutes. Nous sommes toutes dans le même bateau, si quelqu’un a besoin d’aide, nous serons là.

Pourquoi avoir choisi Instagram plutôt que créer un mouvement ou un collectif ?

Personnellement, je n’utilise plus Facebook, Amal et Anna ont toutes les deux des gros comptes donc elles étaient à l’aise. Finalement, on ne s’est pas vraiment posées la question, Instagram nous paraissait immédiatement logique.

Comment lutter contre le harcèlement de rue, et les comportements sexistes ou comment, au moins, les limiter ?

Il faut éduquer les hommes et dire aux femmes que le problème ne vient pas d’elles. Le problème vient toujours du harceleur, jamais du harcelé. 

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