La saison des migrations estivales bat son plein : les prix des voyages aériens s’envolent. Beaucoup de citoyens se transforment en consommateurs d’un tourisme « fast-food », au grand désarroi, de moins en moins silencieux, des habitants des destinations phares, qui se sentent agressés dans leur mode de vie et jusque dans leur âme.

Rédaction : Cadfael

Une mode ou une destruction à long terme ?

Les migrations estivales de masse ont remis au premier plan la problématique grandissante du surtourisme. De grands sites d’analyse commencent désormais à déconseiller des destinations autrefois portées aux nues, comme Lisbonne, Barcelone ou Amsterdam. Le cas de Lisbonne est exemplaire. Après une grave crise financière largement autogénérée et la mise sous tutelle du pays par une troïka européenne, les responsables politiques ont laissé agir des fonds d’investissement du Proche-Orient, ainsi que d’autres acteurs, amorçant une spéculation immobilière destructrice. La modernisation, nécessaire depuis longtemps, aurait pourtant pu être menée dans le respect des habitants historiques. Comme l’analyse l’écrivain, scénariste et journaliste portugais Rui Martins, cofondateur du quotidien Público, dans une tribune publiée le 8 juin 2026 :« Dans de nombreux quartiers historiques, la pression touristique a profondément bouleversé la vie quotidienne. Pour des milliers d’habitants, sortir dans la rue ne signifie plus profiter de la ville, mais se frayer un chemin à travers des foules permanentes, des files d’attente, le bruit nocturne et un espace public de plus en plus axé sur la consommation rapide. L’expansion des bars, des hébergements temporaires et des activités liées au tourisme de masse a transformé certaines parties de la ville en un territoire à usage intensif, souvent incompatible avec la vie résidentielle normale. […] Le problème ne réside pas seulement dans le tourisme. C’est le type de tourisme qui a été encouragé pendant plus d’une décennie : concentré, non réglementé et trop dépendant de l’exploitation intensive de l’espace urbain. ».

« En République hellénique, Athènes vient de geler le nombre de logements touristiques et de chambres d’hôtel, suivant ainsi l’exemple de Barcelone et d’Amsterdam. »

Les conséquences

Selon Rui Martins : « Dans le même temps, une partie importante du commerce traditionnel a disparu. Les épiceries, les petits bars, les merceries, les papeteries et les salons de coiffure ont été progressivement remplacés par des magasins sans caractère, axés sur la consommation touristique immédiate : des souvenirs fabriqués en série en Chine, des chaînes de “brunchs”, des glaciers et des pâtisseries hors de prix. Il ne s’agit pas là de nostalgie gratuite. Il s’agit de l’érosion progressive de la diversité économique et sociale qui faisait de la ville un lieu de vie et non pas seulement un lieu de consommation. » Cette évolution génère de nouveaux besoins en infrastructures, puisqu’il faut reloger, éduquer et soigner ceux qui sont expulsés des centres-villes. Les jeunes diplômés quittent les rives du Tage, tandis que les autres refusent des emplois mal rémunérés. On assiste dès lors à une augmentation de la main-d’œuvre « importée », souvent recrutée par l’intermédiaire de réseaux relevant de l’esclavage moderne, notamment en provenance du Pakistan ou du Bangladesh. Cette situation alimente une antipathie de plus en plus marquée à l’égard des étrangers. Selon une analyse récente d’une grande plateforme de jeux, le classement des pays les plus hostiles au tourisme place l’Espagne en tête, suivie de l’Italie, de la France, de la Grèce et du Portugal, des pays où la contribution de l’industrie touristique oscille entre 10 % et 20 % du PIB.

Une prise de conscience politique naissante

Le ministre portugais chargé du Tourisme, pur produit des réseaux politiques, fanfaronnait encore il y a peu : « Il n’y a pas de surtourisme », faisant fi des avertissements d’organismes internationaux tels que le FMI, qui mettent en garde contre une dépendance excessive au tourisme, cette manne tombée du ciel depuis que le Printemps arabe a détourné une partie des touristes européens de leurs destinations habituelles, à partir de 2010. Ironie du sort, comme le soulignent certains experts, le tourisme au Portugal devient inaccessible aux Portugais eux-mêmes, dans une économie où le salaire minimum s’élève à 920 euros bruts par mois. La lecture est radicalement différente dans la majeure partie des pays européens, qui cherchent à concilier la pression du surtourisme, les impératifs économiques et les exigences légitimes de leurs citoyens. En République hellénique, Athènes vient de geler le nombre de logements touristiques et de chambres d’hôtel, suivant ainsi l’exemple de Barcelone et d’Amsterdam. L’originalité de la démarche du gouvernement grec réside dans une approche visant à protéger les ressources naturelles et culturelles, à « freiner définitivement l’expansion anarchique du tourisme en établissant des règles claires » et à « donner la priorité à l’allègement de la pression qui pèse sur les destinations touristiques déjà surchargées, tout en favorisant le développement de nouvelles zones présentant un potentiel pour un développement touristique durable ».


Présenté en mai dernier, ce modèle repose sur un « cadre spatial » innovant. La mesure la plus spectaculaire est l’interdiction des chaises longues et des parasols sur plus de 250 plages du pays, ainsi que l’interdiction absolue de toute construction dans une bande de 25 mètres à partir du rivage. Le territoire est divisé en cinq zones, allant des espaces continentaux faisant l’objet d’incitations au développement jusqu’aux espaces insulaires soumis à un encadrement particulièrement strict, avec limitation des capacités d’hébergement touristique, ainsi qu’à des zones bénéficiant d’un statut particulier destiné à assurer une protection renforcée des écosystèmes sensibles. Dans des pays comme l’Espagne, les Pays-Bas, l’Italie ou la France, on retrouve certaines de ces mesures. Les autorités espagnoles tentent notamment de canaliser les quartiers où se concentrent les beuveries d’un tourisme « low cost », avec des résultats plus ou moins convaincants. On est loin de la vision de Lewis Mumford (1895-1990), grand sociologue et philosophe de la ville, convaincu que les cités devaient favoriser les interactions humaines, l’esprit communautaire et l’engagement civique, plutôt que de se réduire à de simples plateformes économiques. « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage », chantait Georges Brassens en 1970, à une époque où le tourisme « fast-food » ne régnait pas encore.

Photo de couverture : Unsplash

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