D’origine iranienne, Dr. Tahereh Pazouki a posé ses valises au Luxembourg en 2012 pour ses études et ne l’a plus quitté. Passionnée de sciences, de psychologie et d’éducation, elle a créé Magrid Learning Solution, spin-off lancé avec l’Université du Luxembourg. Ce programme d’apprentissage pour les enfants se passe des langues pour « stimuler leurs compétences mathématiques, visuo-spatiales et cognitives ». Multirécompensée, la cheffe d’entreprise s’apprête à fêter les cinq printemps de sa start-up. Débordante d’énergie, voyageant beaucoup pour son travail, elle se ressource en jardinant et aime la quiétude du petit matin. Rencontre mi-novembre avec une jeune femme souriante et généreuse.

Rédaction : Karine Sitarz / Photos : David Angeletti

Tahereh, d’où venez-vous ? Où avez-vous grandi ?

J’ai grandi à Téhéran avec une sœur de six ans mon aînée et un frère de six ans mon cadet. Mon père est archéologue, il était donc souvent en route mais quand il était à la maison, on lisait ensemble des livres. Il nous traitait comme des adultes, par exemple il nous prêtait de l’argent, avec contrat et intérêts (rires), c’était amusant, pas négatif, au contraire. Ma mère qui travaillait, elle, pour la compagnie pétrolière nationale, enseignait l’informatique, c’est pourquoi je me suis familiarisée tôt avec les ordinateurs, notamment avec DOS (NDLR : un ancien système d’exploitation informatique, très utilisé dans les années 80–90, avant Windows).

Quelle jeune fille étiez-vous ?

Responsable et empathique, j’étais touchée par ce qui arrivait aux autres. Je voulais aider tout le monde, fêter avec toutes mes camarades, et pour mon anniversaire je demandais toujours à ma mère des cadeaux pour tout le monde.

Y a-t-il un souvenir particulier de cette époque ?

A 4 ans, mon frère a eu des problèmes de santé. Souvent hospitalisé, il manquait l’école et était triste de voir ses camarades apprendre à lire et à écrire alors que lui ne le pouvait pas. Je n’avais que 10 ans mais je me sentais responsable de lui, j’allais le voir après l’école et lui apprenais des choses. Il a retrouvé le sourire et une fois ses problèmes de santé passés, il est retourné à l’école, sans perdre d’années. Plus tard, quand il a rejoint l’université il a voulu, comme moi, étudier l’informatique et l’ingénierie logicielle.

Quels liens gardez-vous avec votre pays natal ?

J’essaye d’y aller au moins une fois dans l’année. Mes parents y vivent toujours alors que ma sœur qui est dans la recherche voyage beaucoup et que mon frère, lui, a rejoint notre équipe et travaille comme développeur.

Pourquoi le Luxembourg pour poursuivre vos études ?

Initialement, je voulais aller aux États-Unis mais j’ai fini par chercher des universités en Europe, pas trop chères, et suis tombée sur celle du Luxembourg… répertoriée en Allemagne (rires) ! Je suis arrivée ici en 2012 pour un Master en sciences informatiques. Comme j’ai toujours voulu faire quelque chose autour du cerveau, j’ai enchaîné avec un doctorat en psychologie axé sur l’apprentissage des enfants, cela a été le début de Magrid (NDLR : nom qui évoque la marguerite). Après mes études, alors que je voulais créer ma propre société, je me suis inscrite à la London Business School mais on était en 2020, en plein Covid, j’ai donc suivi les cours en ligne.

Comment êtes-vous passée de la recherche à l’entrepreneuriat ?

En psychologie, nous réfléchissions à comment améliorer l’éducation des enfants et avons créé différents programmes. C’est ainsi qu’est né Magrid qui a été testé avec succès avec différents profils, dans différents pays. Comme il s’agissait d’un projet de recherches, nous avons publié nos résultats scientifiques, ce qui a attiré l’attention. À ce moment-là, je me suis dit que Magrid ne devait pas rester au stade théorique, il devait devenir un produit accessible au plus grand nombre.

Pourquoi avoir misé sur les maths ?

En fait, il ne s’agit pas seulement de mathématiques mais de compétences de base. Lors de nos recherches, nous avons essayé de comprendre pourquoi certains enfants apprennent plus vite et mieux et nous avons constaté qu’elles sont le fondement de tout. En les formant d’abord aux compétences cognitives, ils peuvent ensuite en acquérir plein d’autres. Magrid s’adresse à tous les enfants, également à ceux qui ont des besoins spécifiques et pour lesquels il y a peu de programmes.

En 2026, Magrid soufflera ses cinq bougies. Quel est votre bilan ?

Après avoir fondé la société en septembre 2020, on a lancé en mars 2021 le produit Magrid dans les écoles publiques du Luxembourg au départ pour les enfants de 4 à 6 ans, aujourd’hui jusqu’à 8 ans et bientôt 10. Au début c’était difficile et risqué, surtout pour une femme, je n’avais ni d’argent, ni expérience, ni équipe, j’y ai mis toutes mes forces et mon énergie. Je me suis inscrite à des concours pour gagner en visibilité et, en gagnant des prix, j’ai obtenu des financements, ce qui m’a permis d’avoir une équipe, de développer le produit, d’accéder aux marchés, notamment à ceux des États-Unis et de l’Amérique latine grâce au MIT University Solve Challenge. Nous avons aussi été récompensés par le WomenTechEU ou encore le Social Innovation Tournament de la BEI en 2021 au Portugal, premier pays partenaire après le Luxembourg.

Et aujourd’hui ?

37 000 enfants travaillent avec Magrid dans 12 pays, en Europe, en Amérique latine, en Asie. Je reviens des Émirats arabes unis où nous allons lancer le programme. Notre équipe compte 18 personnes basées en Europe, en Amérique latine et bientôt au Moyen-Orient, toutes sont motivées, passionnées, autonomes, j’apprends beaucoup d’elles. Aujourd’hui ce qui est difficile pour moi, c’est l’embauche.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Nous continuons à nous développer au niveau du produit, de l’équipe et du marché. Notre vision est claire, l’éducation est un droit et non un luxe, une éducation de qualité doit être inclusive et accessible à tous. Les investisseurs sont en phase avec nous, le premier a été le Prince Louis de Luxembourg, il a aussi rejoint Magrid en tant qu’ambassadeur et Head of Neurodiversity.

Avez-vous une belle histoire à partager ?

À chaque fois qu’un parent ou un enseignant me dit que cela fonctionne, cela me motive. La finance n’a jamais été ma priorité, ce que je gagne je le réinvestis. Comment être plus inclusif ? Comment amener plus d’enfants vers Magrid ? Comment faire un job encore meilleur ? Voilà ce qui m’importe.

Un projet personnel, une passion, un hobby ?

J’aime apprendre, j’aime résoudre des problèmes, chaque jour il y en a dans la start-up (rires), ce n’est jamais ennuyeux ou répétitif. Côté hobby, j’aime planter et jardiner, écouter de la musique, la musique classique m’apaise. Il y a aussi la randonnée et l’escalade, je la pratiquais chaque week-end en Iran, comme ici il y a peu de montagnes, je fais de l’escalade sur mur.

Trois mots qui vous caractérisent ?

Responsable, passionnée et curieuse.

Questions à la volée

+ UN LIVRE DE CHEVET :

Thinking in Bets d’Annie Duke, un livre qui a modifié ma façon de prendre des décisions dans un contexte d’incertitudes.

+ UN FILM DE CŒUR :

The Imitation Game de Morten Tyldum, une histoire qui parle de génie, de résilience et du pouvoir à résoudre les problèmes.

+ UNE FEMME INSPIRANTE :

Maryam Mirzakhani, mathématicienne iranienne, première femme de l’histoire à remporter la médaille Fields.

+ UNE GOURMANDISE :

La glace au safran, une saveur nostalgique qui me rappelle mon enfance et mon pays natal.

Interview initialement publiée dans le Femmes Magazine du mois de décembre 2025 n°272.

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