Chez Sascha Ley, les frontières sont faites pour être traversées. Entre théâtre, cinéma, musique, poésie et arts visuels, l’artiste compose un univers où les disciplines se rencontrent et les identités se questionnent. À l’affiche du prochain long métrage de Léa Pool, On sera heureux, elle se confie sur son goût de l’expérimentation, son rapport au jeu et à l’identité, et les femmes qui nourrissent sa créativité.
Rédaction : Margot Houget
Vous êtes une artiste aux multiples facettes : comédienne, chanteuse, vocaliste, compositrice, poète… Est-ce que j’en oublie ?
Sascha Ley : Hum… pas vraiment (sourire). Mais il y a quand même quelques éléments qui se sont ajoutés ces dernières années. J’ai commencé, pendant le confinement, à travailler sur la vidéo. J’avais un projet avec des amis autour du rêve, inspiré par les femmes surréalistes. À cette période, la seule chose qu’on pouvait faire, c’était se retrouver en ligne. On a donc très vite pris la décision de travailler de manière plus visuelle. J’ai alors repris des activités que je n’avais plus pratiquées depuis que j’étais jeune, comme dessiner et faire du collage… Puis, je me suis aussi mise à filmer. Dans l’art, j’aime qu’il y ait un travail sur la matière, une manière de transformer ou de traduire quelque chose, de proposer un regard nouveau, qui change la perspective du spectateur sur le sujet.
Votre approche multidisciplinaire se reflète également dans vos spectacles…
Oui, tout à fait. J’ai imaginé des performances et des spectacles multidisciplinaires. Il y a eu Mi Frida en 2014, que j’ai écrit et mis en scène, et dans lequel j’ai joué aux côtés de Sylvia Camarda. Ce spectacle était consacré à Frida Kahlo, mais ce n’était pas une biographie. Mon intention était de plonger dans son univers et d’explorer le phénomène qui l’entoure. Je me suis interrogée sur cette « Frida Mania » qui ressurgit régulièrement. Comment expliquer qu’elle suscite autant de fascination ? J’avais envie de comprendre ce qui fait d’elle une figure marquante et intemporelle, et pourquoi elle continue de traverser les générations.
Plus récemment, il y a eu aussi Cosmos Not Enough, autour du thème de l’identité et de la perception, dont l’écriture a commencé à partir d’improvisations. J’y ai mêlé des mots projetés sur un grand écran, des illustrations, de la musique et des mouvements. Cette année, j’ai également présenté une pièce au Monodrama Festival à Luxembourg, UNICA!. Elle explore la vie de l’une des dernières artistes surréalistes allemandes, Unica Zürn, qui a vécu en France. Elle me fascine par son travail autour du dessin automatique et des anagrammes. Mais, vers l’âge de quarante ans, on a découvert qu’elle était schizophrène. Elle a continué à travailler pendant une dizaine d’années, avant de se suicider en se jetant d’une fenêtre à Paris. C’est une artiste qui m’a toujours touchée.
Fait assez impressionnant, vous jouez dans cinq langues : luxembourgeois, italien, allemand, anglais et français. Est-ce que certaines langues représentent malgré tout un défi plus important que d’autres ?
C’est une bonne question, parce que cela a beaucoup changé au cours des vingt dernières années. L’allemand est ma première langue, celle de mon papa. Ma mère est luxembourgeoise, mais c’est seulement lorsque je suis arrivée au Luxembourg avec elle, à l’âge de onze ans, que j’ai vraiment appris à parler luxembourgeois. J’avais un fort accent allemand et tout le monde m’appelait « le petit Prussien ». En arrivant d’Allemagne à cet âge-là, je n’avais suivi qu’une année de français. Je n’étais donc pas au niveau des Luxembourgeois. Heureusement, j’ai intégré l’École européenne, ce qui m’a permis de continuer à parler allemand tout en suivant des cours de rattrapage en français. Ensuite, j’ai appris l’anglais, puis l’italien. J’ai de la famille en Italie, donc j’ai eu des facilités avec cette langue.
Pendant mon adolescence, la langue qui me posait le plus de difficultés était le français. Je le comprenais très bien, j’avais l’impression de ne pas l’avoir “en bouche” et de ne pas bien m’exprimer. Ce n’est que vers l’âge de trente ans que les choses ont commencé à s’améliorer et que j’ai ressenti moins de pression à l’idée de le parler. J’avais déjà joué et chanté dans plusieurs projets en français, ce qui m’a aidée. Aujourd’hui, je suis à l’aise dans toutes les langues, surtout lorsque j’ai compris ce que je dois transmettre à travers un rôle. De toute façon, le jeu passe aussi par la transmission des émotions, il ne passe pas uniquement par le langage. J’aimerais encore apprendre d’autres langues… mais il faut bien s’arrêter à un moment ! (rires)
Plus récemment, on vous retrouve sur grand écran dans le film québéco-luxembourgeois On sera heureux, qui sortira dans les salles en octobre prochain. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C’est un très beau film, qui est un appel à la tolérance et à l’humanité. Il raconte l’histoire de deux jeunes immigrants, l’un originaire du Maroc, l’autre d’Iran, qui se rencontrent au cours de leur fuite et tombent amoureux. Leur parcours les conduit jusqu’à Montréal… mais je n’en dis pas plus, pour ne pas vous spoiler la suite.
Vous interprétez le rôle de la ministre de l’Immigration canadienne dans ce long métrage. Comment présenteriez-vous votre personnage ?
C’est un rôle qui n’apparaît que trois fois dans le film, mais qui a finalement un fort impact. J’ai abordé ce personnage comme celui d’une femme politique humaine avec une forte autorité, puisqu’elle est ministre de l’Immigration. C’est toutefois quelqu’un de très tolérant. Elle prend une décision qui est assez osée, en s’appuyant sur une loi. Elle est sincèrement touchée par le parcours des deux jeunes hommes qui ont dû quitter leur pays.
J’ai développé ce personnage tout en sachant qu’il n’y aurait aucune scène montrant sa vie de famille ou d’autres moments plus intimes. Je trouve que, parfois, c’est même plus difficile lorsqu’on n’a que de courtes apparitions. Je me suis construit un entourage, un passé et un présent autour de cette femme politique, en me posant la question : « D’où est-ce que je viens ? » Comme je ne suis ni Canadienne ni Québécoise, on entendra sûrement qu’il y a quelque chose qui ne sonne pas tout à fait français ou que je n’ai pas les intonations d’une Canadienne anglophone. Je crois que la réalisatrice canado-suisse Léa Pool voulait justement laisser cette question ouverte et ne m’a pas demandé de travailler un accent particulier.
Le film a été tourné dans plusieurs pays. Avez-vous dû voyager pour le tournage ?
Dans mon cas, c’était assez drôle, parce qu’on m’a annoncé : « Oui, tu as le rôle, mais pour certaines scènes, on n’a pas trouvé de lieux adéquats au Luxembourg. Tu vas donc devoir aller tourner à Montréal… » Je me suis dit : « Ah mais oui, c’est terrible ça… » (rires). Le tournage a commencé au Canada. Je suis restée neuf jours à Montréal. C’était une très belle expérience. J’ai aussi beaucoup apprécié les collègues là-bas. Les scènes de rue ont été tournées à Montréal. Ensuite, l’équipe est venue au Luxembourg, où la plupart des scènes d’intérieur ont été filmées. La scène du restaurant, par exemple, a été tournée à Mondorf. Enfin, le reste du tournage a eu lieu au Maroc.
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez découvert le film pour la toute première fois ?
Il est touchant, c’est devenu un très beau film. Mais c’est difficile pour moi, parce que je fais très attention aux détails et à mon jeu. La première fois, ce n’est pas toujours simple de le regarder. Je n’ai pas la même distance que les autres. Il m’est plus difficile de dire tout de suite : « Oui, c’est génial. » Mais je sais que c’est un film qui est très bien fait et je suis très contente d’en faire partie. Je pense que c’est un de ces films qui peut avoir un impact particulier grâce à sa thématique, au-delà de la fiction et de l’histoire qu’il raconte. Et Léa Pool, la réalisatrice, possède une très grande sensibilité.
Quelles sont vos news ciné et théâtre pour les prochains mois ?
En 2027, je serai la protagoniste d’un moyen métrage d’Alessandro Larosa. C’est un réalisateur italien qui habite également au Luxembourg. Je devrais aussi finaliser la version d’une heure de la pièce UNICA! (présentée lors du Monodrama Festival à Luxembourg dans une première version de 30 minutes, NDRL). Je travaille également à l’écriture d’une nouvelle pièce de théâtre, pour laquelle j’ai déposé une demande de bourse. Mais d’ici là, il y aura toujours de nouvelles choses qui se présenteront, et j’ai encore beaucoup d’idées.
Pour conclure, quelles sont les femmes réalisatrices qui vous inspirent ?
La réalisatrice de Winter of the Crow, Kasia Adamik, que je trouve formidable. Mais aussi des femmes de la scène autochtone, que j’admire également et avec lesquelles j’ai déjà travaillé : Larisa Faber, Maja Jović, Nora Kehli… et encore toutes les talentueuses qui sont en train d’émerger. En fait il y en a tellement. Je tiens vraiment à souligner le potentiel au Luxembourg.
Photo de couverture : On sera heureux – Sascha Ley



