À seulement 28 ans, Maryna Chepeleva s’impose déjà comme l’une des jeunes voix les plus prometteuses de l’intelligence artificielle appliquée à la santé. Doctorante en bio-informatique au Luxembourg Institute of Health, elle consacre ses recherches à la compréhension de la résistance aux traitements dans le mélanome. Récompensée en février dernier par le prix AI Young Professional lors des Women in AI Awards, elle devient la première lauréate issue du Luxembourg. Rencontre avec une jeune chercheuse pour qui l’IA représente avant tout un levier pour mieux soigner – et pour inspirer les femmes à rejoindre ce domaine en pleine expansion. 

Rédaction : Alina Golovkova / Photos : David Angeletti

Votre parcours commence loin de l’IA. Comment êtes-vous entrée dans ce domaine ?

Je suis née en Biélorussie, dans une famille très soudée. Petite, j’étais une élève appliquée… et une nageuse professionnelle. Mais j’ai toujours su que je poursuivrais des études supérieures. J’ai choisi la faculté de radiophysique et technologies informatiques à Minsk, et c’est là que j’ai découvert l’analyse de données puis la bio-informatique. Tout est parti de là. 

Qu’est-ce qui vous a menée au Luxembourg ?

J’y suis d’abord venue en 2019 pour un stage de master. Après quelques années en Biélorussie, je suis revenue en 2023 pour débuter mon doctorat au Luxembourg Institute of Health. Mon objectif était clair : travailler dans un centre biomédical d’excellence et avancer dans la recherche sur le cancer. 

Vous avez remporté le prix Women in AI dans la catégorie Young Professional. Comment avez-vous vécu cette annonce ?

C’était totalement inattendu. J’ai appris ma nomination par surprise – quelqu’un de l’université avait rempli le dossier pour moi. Toutefois, ce fut un long parcours avec plusieurs étapes de sélection. La cérémonie ressemblait presque aux Oscars : on ouvre l’enveloppe, personne ne sait le nom du lauréat… Quand j’ai entendu le mien, j’ai été très émue. Devenir la première gagnante issue du Luxembourg représente beaucoup pour moi. Si mon parcours peut inspirer ne serait-ce qu’une jeune femme à rejoindre l’IA, alors c’est déjà une réussite. 

©Richard Theemling

« Devenir la première gagnante issue du Luxembourg représente beaucoup pour moi… Si mon parcours peut inspirer ne serait-ce qu’une jeune femme à rejoindre l’IA, alors c’est déjà une réussite. »

– Maryna Chepeleva

Votre thèse porte sur la résistance aux traitements dans le mélanome. Comment expliquez-vous votre travail à un public non scientifique ?

Le cancer est très hétérogène : dans un même échantillon, les cellules diffèrent énormément. Je développe des algorithmes pour “démêler” ce mélange et isoler des signaux spécifiques. L’objectif est d’identifier ce qui, dans les cellules de mélanome, provoque la résistance aux traitements. Cela permet ensuite de concevoir des thérapies plus ciblées. Pour cela, je croise plusieurs couches d’informations moléculaires. C’est le seul moyen de comprendre toute la complexité de la tumeur et de ne pas passer à côté des mécanismes de progression de la maladie.

Concrètement, comment l’IA peut-elle aider les médecins ?

L’avenir, c’est la médecine personnalisée. En combinant les données sur l’ADN, l’expression des gènes et les profils immunitaires, l’IA peut rapprocher un nouveau patient d’un groupe auquel il ressemble et suggérer le traitement le plus adapté. Certains outils existent déjà, comme l’analyse automatisée d’images médicales ou de lames d’histologie: l’IA détecte, le médecin vérifie. C’est un gain de temps énorme. 

« L’IA détecte, le médecin vérifie. C’est un gain de temps énorme. »

– Maryna Chepeleva

À quoi ressemble votre quotidien de doctorante ?

C’est moins glamour qu’on l’imagine : beaucoup de code, d’analyse, de lectures scientifiques, d’écriture d’articles. La recherche demande patience et rigueur. J’apprécie cependant la collaboration avec les biologistes, qui nous aident à interpréter les résultats. Et au Luxembourg, l’écosystème est très dynamique : les collaborations, les financements, les initiatives autour de l’innovation… On sent que tout avance vite. 

Votre prix vous a aussi rapprochée du réseau Women in AI. Quel rôle y jouez-vous ?

Avant ma nomination, je ne connaissais pas vraiment la communauté. Après l’événement, l’équipe Benelux m’a proposé d’aider à lancer Women in AI au Luxembourg. Nous avons maintenant une petite équipe et organisons des événements ouverts à tous. L’idée est de créer un réseau, de donner de la visibilité aux femmes, de proposer à terme du mentorat et un hub d’apprentissage. 

Vous avez 28 ans et semblez déjà très accomplie. Quelle est votre philosophie pour avancer ?

Je suis une personne très organisée : je planifie, je hiérarchise, je découpe les tâches. Quand tout s’accumule, je me répète qu’il suffit d’avancer pas à pas. Et bien sûr, le soutien de mes proches, de mon équipe et de mes superviseurs compte énormément. Ce qui me motive surtout, c’est de travailler dans un domaine qui peut réellement aider les patients. 

Et quand vous n’êtes pas derrière votre écran ?

Je fais beaucoup de sport. Après des années de natation, j’ai découvert le crossfit et j’adore ça. J’aime tout ce qui bouge : les sports d’eau, les activités qui me sortent du cadre très statique de la recherche. Cela m’équilibre. 

Questions à la volée : 

Votre livre préféré ?

+ Inferno de Dan Brown. J’adore son rythme, ses mystères et ses descriptions architecturales.

Un lieu à visiter absolument ?

+ Le Mont-Saint-Michel et la côte normande.

Un motto ?

+ Avancer pas à pas. Prioriser, s’organiser, et continuer.

Interview initialement publiée dans le Femmes Magazine du moisde janvier 2026 n°273.

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