Selon Umberto Eco, Mafalda et Charlie Brown comptent parmi les personnages les plus emblématiques de notre époque, « des héros de notre temps ». Le petit Américain blanc, presque parfait, et sa « petite sœur » venue d’Argentine, plus militante, ont durablement marqué les cultures.

Par Cadfael

Charlie Brown et les Peanuts
Né le 2 octobre 1950, Charlie est décrit comme « loyal, déterminé et un peu indécis. C’est un ami fidèle, un manager de baseball dévoué et très responsable avec son chien, Snoopy. Charlie Brown n’abandonne jamais, même lorsqu’il le devrait. Il est naturellement gentil et patient, et très sensible. Il aime aider les autres, mais malgré tous ses efforts, il a du mal à s’aider lui-même. »

Comme le rappelle son créateur, Charles M. Schulz : « C’est Charlie Brown qui doit souffrir, car il est une caricature de l’homme moyen. La plupart d’entre nous connaissent bien mieux la défaite que la victoire. Gagner, c’est formidable, mais ce n’est pas drôle. » Né en 1922 dans le Minnesota, d’un père allemand et d’une mère norvégienne, Schulz a fait de son héros et de sa bande d’amis, les Peanuts, le reflet d’une société américaine blanche convaincue d’avoir la bonne conscience pour elle.

Le classer aujourd’hui dans la frange chrétienne conservatrice serait pourtant réducteur. La dimension spirituelle chez Schulz s’exprime notamment à travers Woodstock, l’oiseau nommé d’après le célèbre festival, figure de sa conscience intérieure. Sa seconde épouse le décrivait comme quelqu’un qui « ne disait jamais aux gens ce qu’ils devaient croire. Dieu était très important pour lui, mais d’une manière très profonde, très mystérieuse. »

Une affaire qui tourne

À leur apogée, les Peanuts paraissaient quotidiennement dans 2 600 journaux de 75 pays en 21 langues. Les strips, ces bandes horizontales de quelques cases, (qui ont révolutionné le 9ème art), ainsi que les produits dérivés et les contrats publicitaires, ont généré des revenus de plus d’un milliard de dollars par an, Schulz gagnant entre 30 et 40 millions de dollars annuellement. Les héritiers de Schulz conservent 20%.

Fin décembre dernier, Sony annonçait l’acquisition de 41% de Peanuts holdings pour parvenir à une majorité de 80% et détenir le contrôle absolu des droits sur Charlie Brown et sa bande. Coût de l’opération 457 millions de dollars, les droits étant évalués à 1 milliard, Snoopy ayant essaimé vers des productions animées, des parcs à thèmes et d’innombrables produits dérivés. Un jeu PlayStation, marque propriété de Sony, ne saurait donc tarder.

Mafalda, la féminité militante
Plus complexe, le personnage de Mafalda, créé par l’Argentin Quino, de son vrai nom Joaquín Salvador Lavado Tejón, voit le jour en 1964. Jusqu’à l’arrêt de sa publication en 1973, elle devient l’icône d’un subtil militantisme démocratique dans un pays soumis au joug d’une dictature militaire d’une extrême brutalité. Du haut de ses six ans, Mafalda déteste le fascisme, le militarisme… et la soupe. Sa maturité et son pessimisme politique sont incisifs.

Ses amis, Felipe, timide mais studieux ; Susanita, commère et future femme au foyer qui rêve d’un mari riche et de nombreux enfants ; Manolito, fils d’épicier et capitaliste en herbe ; Miguelito, rêveur naïf ; Libertad, minuscule, rebelle et spirituelle ; Guille, le petit frère de Mafalda, ainsi que la tortue Bureaucratia, constituent les piliers d’un univers narratif à plusieurs niveaux d’interprétation.

Umberto Eco, son premier éditeur européen, cité dans le Literary Hub du 21 juillet 2025, explique : « Mafalda est une héroïne véritablement en colère, qui rejette le monde tel qu’il est. Pour la comprendre, il est utile d’établir un parallèle avec un autre personnage emblématique dont l’influence n’est pas étrangère à notre époque : Charlie Brown. Charlie Brown est nord-américain, Mafalda sud-américaine. Charlie Brown vit dans un pays prospère, au sein d’une société opulente où il tente désespérément de s’intégrer (…) ; Mafalda, quant à elle, vit dans un pays marqué par de profonds contrastes sociaux, qui voudrait l’intégrer et la rendre heureuse, mais elle refuse et rejette toutes les propositions. Charlie Brown évolue dans un univers enfantin qui lui est propre, d’où les adultes sont rigoureusement exclus (à l’exception du fait que les enfants aspirent à devenir adultes) ; Mafalda, elle, entretient un dialogue constant avec le monde adulte, un monde qu’elle n’estime pas, dont elle se méfie, et elle revendique son droit de rester une enfant et de ne pas hériter d’un univers dénaturé par ses parents. »

En 1973, Quino met fin à la publication de Mafalda, sauf à de rares occasions où il la met au service de l’ONU et des droits de l’homme. Lui et son épouse quittent l’Argentine pour l’Europe : la situation devenait de plus en plus dangereuse. « Si j’avais continué à la dessiner [Mafalda], ils m’auraient tiré dessus une fois… ou quatre fois. » Son éditeur argentin, Julián Delgado, est mort sous la torture. Un avertissement pour les temps à venir ?

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