Les rôles des femmes en temps de guerre, tel est le thème de l’exposition Women in War, actuellement présentée au Musée National de la Résistance et des Droits Humains à Esch-sur-Alzette. Cette rétrospective revient sur le travail de la photojournaliste américaine Lynsey Addario, double lauréate du prix Pulitzer. De passage au Luxembourg, nous avons eu la chance de la rencontrer, alors qu’elle se trouvait encore au Minnesota, quelques heures auparavant, pour documenter les opérations de l’ICE, aux États-Unis. De l’Afghanistan au Soudan du Sud, en passant par l’Ukraine, son objectif a capturé de nombreux conflits à travers le monde, sans jamais occulter la réalité et toujours en respectant la dignité des personnes photographiées.


Propos recueillis et traduits de l’anglais par Margot Houget

Si vous deviez vous présenter à quelqu’un qui ne vous connaît pas, que lui diriez-vous ?

Lynsey Addario : Je me décrirais comme quelqu’un de profondément investi dans ma famille et dans mon travail (qui, à l’origine, était un simple hobby). J’adorais la photographie quand j’étais jeune. J’avais 12 ans quand j’ai eu mon premier appareil photo. Mais je n’ai jamais voulu devenir photographe, parce que j’ignorais que la profession de photojournaliste existait. Je ne réalisais pas qu’on pouvait raconter des histoires très importantes et percutantes grâce à des photos, jusqu’à ce que j’aie terminé mon cursus universitaire. J’ai étudié les relations internationales et l’italien, puis je suis partie en Argentine pour apprendre l’espagnol. Et c’est vraiment là que j’ai commencé à regarder des photos dans les journaux et à comprendre qu’on pouvait influencer les gens.

Comment s’organise concrètement votre travail de photojournaliste de guerre ?

Je ne suis pas salariée dans un média, mais j’entretiens des relations avec de nombreux rédacteurs en chef. Par exemple, avec la guerre en Iran, je peux les appeler et leur dire que je souhaite couvrir le sujet. Mais bien sûr, il n’y a aucune garantie qu’ils m’envoient sur place. L’autre manière de fonctionner, c’est lorsque le média a une idée de sujet, et me contacte pour me demander : « Es-tu disponible pour aller au Soudan ? », par exemple. C’est donc un échange dans les deux sens. J’essaie de rester fidèle au New York Times, qui est ma principale publication, et avec lequel je collabore depuis environ 25 ans en tant que freelance. Aujourd’hui, je travaille également pour The Atlantic. J’ai aussi beaucoup collaboré avec National Geographic tout au long de ma carrière. Sur ces projets, je suis payée à la journée. Donc si je ne photographie pas, je ne gagne pas d’argent. C’est une vie très difficile, surtout pour quelqu’un qui commence aujourd’hui.

« Je pense qu’il est vraiment important de savoir lire le langage corporel des personnes autour de soi. »

Les zones de conflit sont très difficiles d’accès, y compris pour les journalistes. Comment faites-vous pour accéder à la population et à la ligne de front ?

C’est une très bonne question. Je pense que les gens ne réalisent pas à quel point il est difficile d’accéder à un conflit. La première chose qu’un journaliste doit faire, c’est comprendre quelle frontière pour- rait s’ouvrir. En général, les autorités ne laissent pas entrer les médias internationaux, donc il faut se positionner stratégiquement. Pénétrer dans un pays sans visa, sans autorisation du gouvernement, est évidemment très dangereux. Par exemple, lorsque j’ai couvert la chute des talibans en Afghanistan en 2001, nous étions à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, près de Kandahar, dans le sud du pays, et nous avons attendu là plusieurs semaines. Il y avait des combats à l’intérieur et nous essayions de comprendre à quel moment il serait suffisamment sûr d’y accéder. Parce qu’évidemment, on ne veut pas entrer alors que les combats font encore rage, au risque d’être capturé ou pire. Donc tout est toujours une question d’accès.

Avez-vous déjà traversé des épisodes de stress post- traumatique au cours de votre carrière ?

Oui, bien sûr, je suis exposée à des scènes extrêmement dures. Je suis témoin de situations très traumatisantes. Les per- sonnes que je photographie traversent souvent d’immenses difficultés dans leur vie. Et pour moi, il est essentiel de ne pas essayer de cacher cela. Je pense qu’il est important d’être une messagère, de parler de ce que je vois. Le fait de communiquer m’aide beaucoup à assimiler les choses. Parfois, je suis très émotive. Il m’arrive de pleurer. Mais pour moi, c’est normal. Je n’ai pas honte d’avoir des émotions. Bien au contraire.

© Lynsey Addario

À force d’être dans une zone de guerre, développez-vous une sorte de sixième sens ?

Ce n’est pas vraiment un sixième sens, c’est plutôt une forme de vigilance situationnelle. C’est un terme très militaire, mais ça consiste surtout à observer ce qui vous entoure et à capter les signaux des locaux. S’ils sont détendus, s’ils sont sur le marché, s’ils achètent des bananes, alors vous comprenez que la situation est relativement normale. Parce que, généralement, les habitants savent toujours mieux que quiconque. Si soudainement il n’y a plus personne dans les rues, là vous comprenez qu’il se passe quelque chose. C’est donc cette forme de vigilance, combinée à l’intuition, parce que je sais lire les gens. Parfois, je me trompe. Mais je pense qu’il est vraiment important de savoir lire le langage corporel des personnes autour de soi.

Dans son livre Loin de chez moi, Maryse Burgot, grand reporter de guerre estime que le fait d’être une femme peut constituer un avantage dans une zone de conf lit. Êtes-vous d’accord avec elle ?

Oui, tout à fait, surtout parce que je travaille dans des pays musulmans où les sociétés sont en quelque sorte séparées selon le genre. J’ai accès aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Vous savez, dans un pays comme l’Afghanistan, un homme qui n’appartient pas à la famille ne peut pas entrer dans une maison. Je pense que, dans beaucoup d’endroits comme l’Arabie saoudite, l’Afghanistan, le Yémen ou certaines régions du Soudan, il n’est pas approprié pour un photographe masculin d’entrer dans les foyers. Moi, j’ai la possibilité de circuler entre ces deux mondes. Et puis, je pense que les gens sous-estiment les femmes. Ils ne les prennent pas vraiment au sérieux. Et j’adore ça. J’aime que les gens me regardent et se disent : « Oh, elle… ». Quand j’étais plus jeune, c’était : « Oh, c’est une jeune femme. » Maintenant, c’est plutôt : « Oh, c’est une vieille dame », vous voyez ? Cela me permet de travailler sans attirer l’attention. Je pense que c’est un énorme avantage.

« L’idée de l’exposition est de mettre en lumière la manière dont les femmes participent à la guerre ou en subissent les conséquences. »

Le Musée National de la Résistance et des Droits Humains, à Esch-sur-Alzette, accueille actuellement l’exposition Women in War, une rétrospective de votre travail sur une période de plus d’une vingtaine d’années. Pourriez-vous nous en toucher quelques mots ?

L’idée de l’exposition est de mettre en lumière la manière dont les femmes participent à la guerre ou en subissent les conséquences. Cela englobe tout : des femmes combattantes, aux femmes vivant sous les talibans en Afghanistan, puis l’évolution sur 20 ans après leur chute, lorsqu’elles ont pu de nouveau participer à la société. On y voit également des femmes en Ukraine et la manière dont elles sont affectées par la guerre sous de multiples formes. Il y a aussi les réfugiées et les personnes déplacées par les conflits, notamment au Soudan, dans un travail très récent (…).

Enfin, l’exposition aborde la mortalité maternelle et son lien avec la guerre. En situation de conflit, les infrastructures de santé s’effondrent. Une femme enceinte n’a souvent pas accès à un médecin. Il n’y a pas non plus de route pour atteindre l’hôpital. Dans les régions en guerre prolongée, on observe ainsi des taux très élevés de mortalité maternelle. L’exposition comprend aussi des portraits de femmes survivantes de viols, commis pendant la guerre en Ukraine. Cette série a d’ailleurs été publiée dans le New York Times. C’est donc une exposition très complète.

Photo de couverture : Lynsey Addario, photographiée par Afshin Ismaeli

Article initialement paru dans Femmes Magazine édition juillet & août 2026.

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