En plein bouleversement géopolitique, l’Inde s’impose désormais en acteur majeur sur la scène mondiale. Le pays le plus peuplé du monde est intensément courtisé par les Occidentaux, attirés par de fabuleuses perspectives économiques face auxquelles la dérive autoritaire du gouvernement de Narendra Modi pèse peu.
Rédaction : Fabien Grasser
Le revirement effectué le 5 mars dernier par les États-Unis en dit long sur l’importance prise par l’Inde dans l’économie et sur la scène géopolitique mondiale. Au sixième jour de l’attaque américano israélienne contre l’Iran, Washington autorisait New Delhi à importer du pétrole russe pendant un mois. Cette dérogation doit « permettre au pétrole de continuer à alimenter le marché mondial », avait justifié sur X le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent. Très dépendante des importations de pétrole et de gaz du Moyen-Orient, l’Inde a vécu comme une menace existentielle la coupure par Téhéran du détroit d’Ormuz.
Environ la moitié des achats indiens proviennent de la région, depuis que le pays a considérablement réduit ses importations d’hydrocarbures russes, sous la pression des Occidentaux. La Russie demeure néanmoins l’un des principaux fournisseurs du pays le plus peuplé au monde. L’Inde profite largement du pétrole bon marché vendu par Moscou depuis l’instauration de sanctions américaines et européennes, après l’invasion de l’Ukraine. En août 2025, Donald Trump avait prétexté des achats de pétrole russe pour frapper les produits indiens d’une surtaxe de 50 %, s’ajoutant aux 25 % de droits de douane déjà en vigueur.
Cependant, le 3 février dernier, le président américain annonçait avec son habituelle forfanterie un « deal » – forcément « formidable » – avec le géant asiatique. En contrepartie d’une réduction des droits de douane à 18 %, l’Inde s’engageait à acheter pour « plus de 500 milliards de dollars de produits américains » et à cesser l’achat de pétrole russe. La réalité est plus nuancée. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, n’a jamais confirmé l’arrêt des achats à la Russie et New Delhi l’a rappelé sans prendre de gants : « L’Inde n’a jamais dépendu de l’autorisation d’un autre pays pour acheter du pétrole russe », affirme le gouvernement dans une note rendue publique en mars.
Ensuite, l’accord conclu avec l’Inde était attendu par les multinationales américaines qui y voient la double opportunité d’accéder à un marché de 1,5 milliard de consommateurs et la possibilité de transférer une partie de leur production de la Chine vers l’Inde. Un iPhone sur cinq est par exemple déjà produit dans le sud de l’Inde.
Le pays va devenir l’un des partenaires les plus importants de Washington, affirme le secrétaire d’État adjoint, Christopher Landau, prédisant que le XXIe siècle verra « l’essor de l’Inde ».
New Delhi enregistre depuis 10 ans une croissance annuelle de 6 à 7 %, supérieure à celle de son rival chinois, qui prévoit encore un ralentissement en 2026. La démographie indienne est aussi plus dynamique, avec près de la moitié des habitants âgée de moins de 25 ans, là où la Chine est confrontée à un problématique vieillissement de sa population. Le PIB par habitant dépasse à peine 3 000 dollars en 2025, mais il devrait croître de 50 % dans les cinq ans à venir. Les classes aisées, gagnant plus de 30 000 dollars par an, pourraient tripler d’ici 10 ans, pour s’établir à 50 millions de personnes. De quoi aiguiser les appétits.
« L’accord de tous les accords »
Longtemps caractérisée par son protectionnisme, l’Inde ouvre son économie au monde. Le pays et son Premier ministre nationaliste sont désormais courtisés de toute part. « Nous avons conclu l’accord de tous les accords. Nous avons créé une zone de libre- échange de deux milliards de personnes qui va bénéficier aux deux parties », fanfaronnait, le 27 janvier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von Der Leyen, quelques jours avant Donald Trump. L’Europe voit dans l’Inde une opportunité de diversifier son commerce international face à sa dépendance à la Chine et aux droits de douane américains.
Négocié pendant deux décennies, l’accord signé entre l’UE et l’Inde prévoit la levée d’importantes barrières douanières sur près de 90 % des exportations européennes. La taxe de 110 % sur les voitures européennes est par exemple réduite à 10 %, dans une limite de 250 000 véhicules par an, tandis que certaines denrées alimentaires, comme les pâtes et le vin, en seront totalement exemptées. L’UE, qui est déjà le premier partenaire commercial de l’Inde, entend y renforcer ses positions, le nouveau traité commercial reliant deux milliards de consommateurs représentant un quart du PIB mondial, se réjouit la Commission européenne.
L’UE et les États-Unis ne sont pas les seuls à dépêcher leurs plus hauts émissaires à New Delhi pour gagner les faveurs du gouvernement et des milieux d’affaires locaux. Chacun cherche à jouer sa partition. Le ministre luxembourgeois des Finances a ainsi effectué « une mission financière » en Inde, du 23 au 28 février. Il s’agit de créer de nouvelles opportunités pour la place financière luxembourgeoise et de resserrer les liens déjà existants, selon le ministère. Gilles Roth y a notamment visité l’État du Gujarat, dans le nord-ouest de la fédération, et son projet GIFT City, « un centre financier international conçu pour attirer des acteurs financiers mondiaux grâce à un cadre réglementaire innovant », précise le ministère.
Pour Emmanuel Macron, l’Inde est un cap depuis son premier mandat. En février, le président français y effectuait sa quatrième visite d’État depuis 2018. Avant même ce déplacement, New Delhi avait annoncé l’achat de 114 avions Rafales, confirmant ainsi sa préférence pour l’avion de combat français, dont il devient le premier client étranger. Paris est également en négociation pour la vente de réacteurs nucléaires EPR et Emmanuel Macron avait emmené dans ses bagages 115 patrons et représentants d’entreprises de tous les secteurs. Les deux pays ont notamment mis sur les rails une coopération renforcée dans l’intelligence artificielle. Quelques jours avant Emmanuel Macron, c’est le chancelier allemand, Friedrich Merz qui s’était rendu en Inde, notamment pour promouvoir son industrie automobile, qui traverse une profonde crise.
« Le Premier ministre indien n’a jamais confirmé l’arrêt des achats à la Russie et New Delhi l’a rappelé sans prendre de gants : « L’Inde n’a jamais dépendu de l’autorisation d’un autre pays pour acheter du pétrole russe. »
Ça se bouscule au portillon
Depuis son discours de Davos, où il appelait le monde à réduire sa relation aux États-Unis, le Premier ministre canadien est passé de la théorie à la pratique. Après avoir déjà conclu un accord commercial avec la Chine – au grand dam de Trump –, Mark Carney a concrétisé un rapprochement politique et économique avec l’Inde. L’affaire n’avait pourtant rien d’évidente, les deux pays entretenant des relations exécrables depuis 2023 et l’assassinat au Canada d’un militant sikh, pour lequel Ottawa accuse les services de renseignements indiens. Le business a néanmoins pris le dessus et, selon l’accord conclu début mars, le Canada garantit la fourniture à long terme d’uranium et de terres rares à l’Inde. Les deux pays ont aussi dévoilé une « stratégie Canada-Inde », en matière de talents et d’innovation, concluant une quinzaine d’accords avec des universités et des centres de recherche, alors que plus de 300 000 jeunes Indiens étudient déjà au pays de l’érable.
Ça se bouscule au portillon, conséquence d’une ouverture aux marchés internationaux, qui positionne désormais le pays comme un acteur incontournable sur l’échiquier mondial. Sur le plan diplomatique, l’Inde tente de jouer la carte de la modération, si l’on exclut, bien sûr, sa rivalité avec la Chine et sa confrontation permanente avec son voisin pakistanais, puissance nucléaire comme elle.
Particulièrement sensible aux soubresauts moyen-orientaux, New Delhi avait jusqu’à présent réussi à cultiver une diplomatie de la neutralité dans la région. L’Inde avait noué un partenariat économique privilégié avec Israël, tout en maintenant de bonnes relations avec l’Iran et la Palestine. Il en va de même avec les monarchies du Golfe, où vivent par ailleurs des centaines de milliers de travailleurs indiens.
Les relations se sont particulièrement développées avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, là encore à la faveur d’accords économiques et d’achats massifs de pétrole.
Ces derniers mois, l’Inde a réduit au strict minimum ses relations avec Téhéran. Quelques jours avant l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, Narendra Modi avait effectué une visite en Israël, un geste désormais interprété comme un revirement géopolitique, s’agissant d’un voyage maintes fois reporté. Il est le premier dirigeant du Sud global à s’être rendu en Israël depuis le 7 octobre 2023. Après le déclenchement de la guerre contre l’Iran, fin février, le dirigeant nationaliste a clairement affiché sa solidarité avec Jérusalem et les pays du Golfe.
Photo de couverture : Shutterstock, New Delhi, le 15 février 2020. Photo de Donald Trump et Narendra Modi s’adressant aux représentants des médias.
La suite de l’article est à découvrir dans les pages de Femmes Magazine édition d’avril 2026.



