L’attaque israélienne contre l’Iran vise officiellement à empêcher Téhéran de se doter de l’arme nucléaire. L’histoire du programme nucléaire iranien débute dans les années 1950 et traverse les décennies, alimentant plus tard les tensions avec les puissances occidentales depuis plus de 40 ans et l’arrivée au pouvoir des mollahs.

Rédaction : Fabien Grasser

Dans la nuit du 13 juin, l’armée israélienne lance une attaque aérienne massive contre l’Iran, sans déclaration de guerre préalable. Tsahal cible prioritairement les sites d’enrichissement d’uranium disséminés sur le territoire et les scientifiques du programme nucléaire iranien. Pour justifier cette offensive contraire au droit international, Benjamin Netanyahou parle de « frappes préventives » qui doivent empêcher l’Iran de produire la bombe atomique, avançant que l’on serait proche d’un point de non-retour. De plus en plus isolé en raison du massacre des populations civiles à Gaza, le Premier ministre israélien d’extrême droite affirme qu’il s’agit d’une question existentielle pour son pays. La république islamique promet en effet, de longue date, de « rayer l’entité sioniste de la carte », alors qu’elle ne reconnaît pas l’État d’Israël. Dans son récit messianique de guerre civilisationnelle, Netanyahou assure que l’opération « Rising Lion » doit aussi protéger l’Europe et les États-Unis d’une attaque nucléaire iranienne. L’on voit pourtant mal les mollahs, aussi infréquentables soient-ils, oser une confrontation avec les puissances nucléaires militaires majeures que sont les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni.

Pour l’instant, l’Iran ne possède pas la bombe. Israël demeure la seule puissance nucléaire militaire au Moyen-Orient, mais ne le reconnaît pas officiellement. L’État hébreux est l’un des rares pays au monde à se soustraire aux inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’organisme de l’ONU qui surveille les activités nucléaires civiles et militaires. Israël dispose d’un arsenal de quelque 90 ogives nucléaires, selon le rapport 2025 d’ICAN, la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires.

La volonté des Iraniens de posséder la bombe ne laisse cependant que peu de doute. Et ne date pas de l’avènement de la république islamique, en 1979. Le chah signe le premier accord de coopération nucléaire avec Washington en 1957. Officiellement, il s’agit de développer une filière civile dans un pays qui regorge pourtant de pétrole et n’a pas besoin de cette énergie pour sa production électrique. Aujourd’hui encore, Téhéran affirme poursuivre un objectif exclusivement civil, au service de son industrialisation.

Les Occidentaux misent sur Khomeini

En 1967, les Iraniens se dotent d’un réacteur de recherche de faible puissance, fourni par les États-Unis. En 1970, le pays adhère au Traité de non-prolifération (TNP), s’engageant à ne pas développer d’arme atomique. La coopération avec Washington est progressivement étendue à des pays européens, principalement l’Allemagne et la France, pour la construction de futures centrales. Dans les années 1970, des accords conclus avec les États-Unis dessinent la mise en place d’une filière électronucléaire complète, comprenant l’enrichissement de l’uranium et le retraitement du combustible usagé, pouvant potentiellement déboucher sur la production de plutonium, pour un emploi militaire.

À la fin de la décennie, Reza Pahlavi, le chah, fait face à une contestation croissante. Le pays plonge dans une quasi guerre civile et ses alliés occidentaux lâchent le dirigeant iranien lors de la Conférence de la Guadeloupe, en janvier 1979, réunissant les présidents américain Jimmy Carter, français Valéry Giscard d’Estaing, ainsi que les premiers ministres allemand Helmut Schmidt et britannique James Callaghan. Ils décident de le remplacer par l’ayatollah Khomeini, exilé en région parisienne et perçu comme le meilleur rempart contre l’Union soviétique, susceptible d’étendre son influence sur son voisin iranien. Pour les Occidentaux, la lune de miel avec le théocrate chiite s’avère toutefois de courte durée, celui-ci se retournant presque instantanément contre ses anciens soutiens. Le nucléaire fait partie des dossiers qui vont cristalliser les tensions internationales, particulièrement avec Paris, dans les années 1980.

Pour comprendre, il faut revenir quelques années en arrière avec la création, en 1973, d’Eurodif, sur le site nucléaire du Tricastin, dans le sud de la France. Ce consortium européen doit produire de l’uranium enrichi à destination civile et militaire. Dès l’année suivante, la Suède quitte le groupement et les 10 % de parts qu’elle y détient parviennent à l’Iran.

Dans le même temps, le chah prête 1,2 milliards de dollars à Eurodif pour la construction de l’usine. En contrepartie, Téhéran obtient que lui soit livré 10 % de l’uranium enrichi. Paris refuse d’honorer le contrat après l’arrivée de Khomeini au pouvoir, alors que l’usine du Tricastin débute sa production en 1981.

Attentats à répétition en France

S’engage alors un bras de fer mortifère dans lequel l’Iran active des groupes terroristes qui commettent des attentats dans l’Hexagone à un rythme effréné, entre 1985 et 1987*. Les attaques visent notamment des grands magasins parisiens, comme les Galeries Lafayette, le Printemps ou Tati. Le 3 février 1986, le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient (CSPPA) exige le règlement du « contentieux Eurodif », après un attentat contre la galerie Claridge. Le lendemain, l’attentat contre la librairie Gibert Jeune et, le jour suivant, celui contre la FNAC, sont attribués au même groupe, signant ainsi trois attaques en trois jours. Fin 1987, le gouvernement de Jacques Chirac négocie le remboursement des prêts avec Téhéran, aboutissant à un premier versement de 330 millions de dollars. La France refuse en revanche de livrer l’uranium enrichi à l’Iran, qui reste toutefois au capital d’Eurodif jusqu’en 2009, percevant 10 % des bénéfices réalisés par le consortium.

La guerre contre l’Iran « démontre une nouvelle fois que la logique de la dissuasion ne protège pas un territoire national et invite à la guerre.

En raison de la guerre qui l’oppose à son voisin irakien, de 1980 à 1988, Téhéran est parallèlement obligée de suspendre son activité nucléaire, ses installations étant régulièrement visées par l’aviation de Saddam Hussein. Après le conflit, l’Iran se tourne vers la Russie et la Chine. La première l’aide à achever la construction du premier réacteur de la centrale de Bushehr, initialement mis en chantier par une entreprise allemande. Pékin, pour sa part, fournit une usine d’enrichissement d’uranium, malgré la tentative de Washington de s’y opposer. Tout au long des décennies 1990 et 2000, Téhéran joue au chat et à la souris avec les pays occidentaux et avec les inspecteurs de l’AIEA.

En 2002, un dissident iranien dévoile l’existence d’une usine d’enrichissement d’uranium, partiellement souterraine, à Natanz et d’une installation à l’eau lourde à Arak. Ces révélations confirment les ambitions nucléaires militaires iraniennes et le pays est soumis à des sanctions internationales de plus en plus lourdes. Une nouvelle étape est franchie en 2010, avec la mise en service de la centrale de Bushehr.

Une discrète entreprise luxembourgeoise

En 2010, le dossier du nucléaire iranien fait également un détour par le Luxembourg, quand le département américain du Trésor publie une liste d’entreprises utilisées par Téhéran pour contourner les sanctions internationales. Parmi celles-ci figure Metal and Mineral Trade (MMT), discrète société immatriculée boulevard Royal à Luxembourg, dépendant indirectement du ministère iranien de l’Industrie et des Mines. L’entreprise est accusée d’acquérir en Europe des matériaux employés dans la fabrication des centrifugeuses utilisées pour enrichir l’uranium. MMT se fournit notamment auprès d’entreprises allemandes, comme Siemens, dont les produits sont expédiés vers l’Iran via le Findel. L’épisode alimente une rumeur jamais confirmée, mais jugée crédible par les experts du dossier : avant leur exportation, les équipements sont piégés au Luxembourg avec des dispositifs informatiques par des agents du renseignement américain et israélien. Est notamment évoqué le ver Stuxnet, qui endommage les centrifugeuses iraniennes en 2010. Quoi qu’il en soit, MMT cesse rapidement ses activités au Grand-Duché.

Dans les années suivantes, le nucléaire iranien demeure un dossier géopolitique central. Les sanctions contre la république islamique s’aggravent et les relations avec l’AIEA sont tumultueuses. Les efforts diplomatiques déployés de part et d’autre aboutissent néanmoins à un accord en 2015 entre Téhéran et le groupe appelé 5+1 (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne). Les mollahs renoncent officiellement à leur programme nucléaire militaire, en contrepartie d’une levée des sanctions qui terrassent l’économie iranienne. Mais en 2018, Donald Trump quitte l’accord, relançant les tensions et l’enrichissement d’uranium par l’Iran. Depuis, tout semble indiquer que Téhéran a considérablement accru ses activités.

Après une tentative de sabotage contre son usine de Natanz en 2021, l’Iran annonce son intention d’enrichir son uranium à 60 %, contre 20 % jusqu’à présent. Selon l’AIEA, le pays disposait à la mi-mai de cette année de 408 kg d’uranium enrichi à 60 %, la conception d’une bombe exigeant un enrichissement à 90 %. S’il y parvenait, cela lui permettrait de produire neuf bombes atomiques. L’attaque israélienne entame incontestablement les capacités techniques de Téhéran, mais renforce sa volonté politique pour y parvenir. L’offensive de Netanyahou, pariant sur une chute du régime islamique, hypothèque les négociations internationales sur le nucléaire iranien. Le risque est désormais de voir l’Iran poursuivre son programme de façon plus clandestine, en recourant notamment à davantage d’installations souterraines.

La guerre contre l’Iran « démontre une nouvelle fois que la logique de la dissuasion ne protège pas un territoire national et invite à la guerre », commente pour sa part l’ICAN, au lendemain de l’offensive israélienne. Pour l’organisation, « cette guerre vient menacer directement le régime global de non-prolifération ».

*Le lien entre les attentats commis en France dans les années 1980 et le nucléaire iranien ont été en grande partie révélé par la journaliste Dominique Lorentz dans Une guerre, livre-enquête paru en 1997 aux éditions Les Arènes.