Fondé en 1877, le Washington Post (WP), plus ancien quotidien américain et référence en matière de liberté d’expression et de rigueur journalistique, a perdu, ce 4 février, près d’un tiers de ses journalistes lors d’un vaste plan de licenciement. Un signal inquiétant : la presse indépendante est-elle à son tour menacée ?
Rédaction : Cadfael
Tempête sur la presse indépendante
Le 4 février le WP licenciait 30 % de son personnel dont 300 des 800 journaliste que comptait la rédaction. Selon le directeur exécutif du WP « l’entreprise avait perdu trop d’argent pendant trop longtemps et ne répondait pas aux besoins des lecteurs. » A l’avenir la publication serait « axée davantage sur l’actualité nationale et la politique, ainsi que sur les affaires et la santé, et beaucoup moins sur d’autres domaines. »/…/ « La section sports fermera ses portes, mais certains de ses journalistes resteront au sein du service des reportages pour couvrir la culture sportive. La section locale sera réduite, et la section livres fermera également, tout comme le podcast d’actualités quotidien. »
« Jeff Bezos dirige un empire, pas seulement le Washington Post. Et la pièce maîtresse, le pilier de cette entreprise, c’est Amazon, une plateforme. »
– Pr. Thomas Patterson
La semaine dernière le Pr. Thomas Patterson de la « Harvard Kennedy School of Government » publiait un constat selon lequel il y avait un réel problème provoqué par le siphonage de revenus publicitaires via le web. Et d’ajouter : « Les Américains privilégient de plus en plus les informations qui confortent leurs convictions. Les médias traditionnels – journaux, chaînes de télévision et autres – perdent des téléspectateurs au profit des médias partisans, et ce de manière assez constante depuis 25 ans. /…/ À cause des licenciements le Washington Post risque de perdre des lecteurs. Il avait déjà essuyé des départs lorsque Jeff Bezos avait retiré le soutien du Washington Post à Kamala Harris, à la veille de l’élection présidentielle de 2024. » /…/ « L’IA est une formidable assistante de recherche. Grâce à l’IA, on peut accomplir autant avec moins de personnel. Bien sûr, je ne pense pas qu’on puisse remplacer un tiers de son équipe journalistique par une IA. »
Jeff Bezos, entre vision stratégique et zones d’ombre
Personnage aux multiples facettes, qualifié de « titan des affaires, brillant, mystérieux et froid » par le New York Times, Jeff Bezos rachetait en 2013 le Washington Post pour 250 millions de dollars en numéraire. La même année, sa filiale de cloud computing Amazon Web Services décrochait un contrat de 600 millions de dollars avec la Central Intelligence Agency, tandis qu’Amazon s’imposait comme la première plateforme mondiale de vente en ligne.
En 2016, il engageait une profonde restructuration du Washington Post, accélérant sa transition numérique et renforçant son pôle technologique grâce au développement d’une plateforme média performante. Après plusieurs années de pertes, le quotidien retrouvait alors le chemin des bénéfices, porté par une stratégie digitale offensive et une modernisation de ses outils.
Mais les évolutions récentes interrogent. Pour certains observateurs, la suppression de services entiers au sein du journal pourrait annoncer un nouveau changement de modèle économique. D’autant que le cœur de la stratégie de Bezos semble désormais se concentrer sur Amazon Web Services, pilier technologique du groupe et moteur de ses ambitions dans l’intelligence artificielle. Un investissement supplémentaire de 200 milliards de dollars y serait d’ailleurs prévu à l’horizon 2026.
Derrière ces choix stratégiques se dessine une interrogation plus large : le Washington Post demeure-t-il un projet éditorial à part entière, ou devient-il une pièce secondaire dans un écosystème dominé par la technologie et la data ?
L’art de brosser dans le sens du poil
En ce qui concerne l’utilisation de l’IA dans le journalisme, Patterson analyse : « Jeff Bezos dirige un empire, pas seulement le Washington Post. Et la pièce maîtresse, le pilier de cette entreprise, c’est Amazon, une plateforme. (…) Nous avons constaté que toutes les plateformes, d’une manière ou d’une autre, ont apporté leur soutien financier et leur admiration à l’administration actuelle afin d’échapper à toute réglementation et de s’attirer les faveurs de Washington. »
Les critiques pointent du doigt le soutien « indéfectible » de Jeff Bezos à Donald Trump. Dernier exemple en date : le financement du film Melania, largement qualifié de navet. Doté d’un budget d’environ cinquante millions de dollars, le projet s’est révélé être un échec commercial. Sorti sur les écrans américains le 30 janvier, il n’a obtenu qu’une note comprise entre 7 et 8 sur 100 sur le site de référence Rotten Tomatoes.
Journalistes largués en pleine tempête
Les reporters licenciés qui ne font pas partie de la guilde syndicale du quotidien se retrouvent sans indemnités, certains à l’international, y compris en zone de guerre. La cheffe du bureau de Tokyo a immédiatement lancé une campagne de collecte de fonds afin de permettre à ceux bloqués à l’étranger de rentrer en toute sécurité et d’aider les autres à survivre.
La correspondante en Ukraine, remerciée en pleine zone de conflit, s’est ainsi retrouvée confrontée, avec son équipe, à un défi vital. En quelques jours, la collecte a permis de réunir 700 000 euros. Rappelons que le mariage de Jeff Bezos, en juin dernier, aurait coûté entre 40 et 50 millions de dollars selon la presse spécialisée. « Business is business », surtout en période de « démocrature ».
Plus que jamais, l’information est un enjeu de pouvoir, et la maîtrise de l’intelligence artificielle un atout stratégique majeur. « La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas » : la devise du Le Canard enchaîné n’a sans doute jamais été aussi actuelle.



