Notre XXIᵉ siècle nous montre qu’elles sont bien vivantes. Pas sous la forme de touilleuses de venin et de jeteuses de sorts, mais comme des femmes à la recherche de valeurs alternatives. Ceux qui pensent avoir affaire à un simple bricolage d’éléments issus de la « nébuleuse mystico-ésotérique » risquent d’être déçus.

Rédaction : Cadfael

Sorcière : un statut à hauts risques

Accuser quelqu’un de sorcellerie a servi, pendant des siècles, de justification aux autorités religieuses pour toutes sortes d’actes de sadisme soigneusement codifiés, dirigés en premier lieu contre les femmes, « créatures du diable », mais pas exclusivement.

Le théologien catholique Horst Hermann, dans son ouvrage critique Sexe et torture au sein de l’Église, montre une gravure sur bois représentant une femme entourée de six hommes. « Le plaisir des exécuteurs chrétiens atteint son but lorsque des “sorcières” peuvent être dévêtues et torturées. De cette manière, la peur des hommes face au “mystère féminin” peut être vaincue pendant un court laps de temps. »

Le commentaire de la gravure précise : « Tu seras aplatie par la torture de telle manière que le soleil luira à travers toi. »

Pour ses prises de position, le théologien sera interdit d’enseigner par les autorités ecclésiastiques. En France, la sorcellerie sera décriminalisée par un édit du Parlement de Paris en 1682.

Une méthode fiable à 100 %


On soulignera que le dominicain et inquisiteur alsacien Heinrich Kramer avait rédigé une méthode censée reconnaître de manière infaillible une sorcière : le Malleus maleficarum (1486). À sa lecture, on s’aperçoit qu’une fois le ou la candidate désignée (généralement sur dénonciation), la méthode décrite mène avec quasi-certitude au bûcher.

La dernière « sorcière » en Europe sera condamnée et exécutée en 1782, en Suisse. Après un parcours compliqué, cette femme, décrite comme jolie, a porté plainte contre son employeur, un médecin, pour harcèlement sexuel et probablement pour viol. Torturée, elle admet avoir pactisé avec le diable et sera décapitée. En 2008, elle sera innocentée par le Grand Conseil du canton de Glaris.

Le Luxembourgeois Yves Mausen, professeur de théologie à Fribourg, constate que « la Suisse détiendrait le triste record européen de la chasse aux sorcières avec 6 000 exécutions — dont 300 à Fribourg. »

Une vision différente


Aujourd’hui, la sorcellerie fait partie du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. L’UNESCO y reconnaît certaines pratiques de guérison et de médecine alternative.

Dans son mémoire de master en ethnographie à l’EHESS Paris, intitulé La sorcellerie à l’ère numérique, Marlies Hoffmann détaille un mouvement et une profession. Le langage de cette spiritualité alternative s’appuie sur des formations conséquentes. Ce n’est certes pas celle de Harry Potter, mais elle est bien réelle et studieuse.

Le périmètre de son analyse exclut les domaines du satanisme et de la magie noire. Elle fait remonter la sorcellerie contemporaine au courant Wicca, ce mouvement néo-païen né en Grande-Bretagne dans les années cinquante. Fortement structuré et refusant d’être taxé de mouvement « New Age », il est qualifié de nouvelle religion par certains spécialistes. Il offre une formation et une initiation encadrées à celles et ceux qui se sentent appelés. Des dérives vers la magie noire existent ; elles sont rares et combattues.

Un langage de liberté

En ce qui concerne la voie hors Wicca, la scientifique constate qu’elle se révèle individualisée et non institutionnalisée : « Son savoir est transmis tout en étant transformé par des ajouts et des interprétations personnelles. »

« Cette individualisation de la spiritualité est un reflet de notre société sécularisée, où les croyants rejettent les institutions religieuses au profit du principe de souveraineté individuelle. Composée majoritairement de femmes blanches, diplômées et issues des classes moyennes, cette sous-culture rompt avec les normes de rationalité et de moralité. »

Mme Hoffmann voit la sorcellerie comme un « trait d’union » entre plusieurs luttes contemporaines : féminisme, antiracisme, droits des personnes LGBTQ+, écologie et anticapitalisme. « Internet est un espace privilégié pour révéler, sans crainte, identités et pratiques. (…) Le succès de la sorcellerie contemporaine en France provient ainsi de sa capacité à concilier deux tendances apparemment opposées : d’une part, redonner du sens à un monde désenchanté et générateur de profondes inégalités sociales ; et d’autre part, répondre aux exigences du néolibéralisme. »

Carrière « déviante » par excellence, la sorcellerie ne dispose d’aucune institution régulatrice. « Entre escroqueries, pratique illégale de la médecine et dérives sectaires, les abus sont nombreux. Ils sont d’ailleurs connus des sorcières, qui affirment faire preuve de vigilance envers ces pratiques définies comme “dangereuses”. Alors que la lutte contre les dérives — notamment sectaires — est d’ordinaire menée par les autorités publiques et les collectifs associatifs, la réalité montre qu’elle peut aussi s’opérer au sein même des communautés ésotériques. »

Il n’en demeure pas moins que Yoko Ono avait probablement raison en disant : « Je pense que toutes les femmes sont des sorcières, c’est-à-dire des êtres magiques. »

Photo de couverture : Unsplash

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