On a longtemps pensé que le nu féminin était une affaire d’hommes. A tort ! Deux expositions rendent hommage aux femmes qui ont osé s’emparer de ce sujet, à une époque où elles n’étaient même pas reconnues comme des artistes à part entière.

Macho, le monde de l’art ? Pour les Guerrillas Girls, la question ne se pose même pas. Le collectif de féministes américaines avait frappé un grand coup médiatique en 1984, lorsqu’il s’est demandé dans une affiche désormais célèbre si « les femmes devaient être nues pour entrer au Met ». Et pour cause : moins de 4% des artistes exposés à l’époque dans le musée américain étaient des femmes, tandis que 76% des nus qui ornaient ses galeries représentaient « le deuxième sexe ». 

Si ce déséquilibre persiste de nos jours, de nombreuses institutions muséales s’efforcent de mettre en lumière le rôle prépondérant des femmes dans l’histoire de l’art. La nouvelle exposition du monastère royal de Brou rend ainsi hommage à Suzanne Valadon et aux autres artistes femmes de sa génération qui ont contribué à l’effervescence artistique française au tournant du XXème siècle. Elle réunit près de cinquante créatrices : certaines célèbres comme Camille Claudel et Tamara de Lempicka, et d’autres oubliées par la postérité.

« Pour la première fois en France, cette exposition montre combien les femmes peintres et sculptrices ont été nombreuses et talentueuses, et comment elles ont contribué à l’effervescence artistique en France entre 1880 et 1940. Aucune exposition jusque-là n’avait réuni autant de créatrices de cette bouillonnante époque », affirme Magali Briat-Philippe, responsable du service des patrimoines du monastère royal de Brou et conservatrice en chef du patrimoine. 

De muse à artiste

Une attention toute particulière est portée à Suzanne Valadon, dont le parcours hors du commun a permis de bousculer les idées reçues sur les artistes femmes. Pourtant rien ne la  prédestinait à devenir une artiste accomplie. Fille d’une lingère du Limousin émigrée sur la butte Montmartre à Paris, Suzanne Valadon s’est cantonnée durant son adolescence au rôle de muse de Puvis de Chavannes, Renoir et Toulouse-Lautrec. Alors qu’elle commence à s’imposer dans le monde de l’art, la jeune femme tombe enceinte à 18 ans d’un enfant dont l’artiste Miguel Utrillo revendiquera officiellement la paternité. Une situation qui ne l’empêchera pas de se former seule au dessin, sous les encouragements de Degas. 

Suzanne Valadon expose son travail dès 1894, notamment au prestigieux Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts. Elle ne se consacre pleinement à sa carrière qu’à partir de ses 45 ans, après avoir quitté son premier mari pour le jeune artiste André Utter. Elle commence alors à peindre de manière prolifique, et signe les nus qui feront sa renommée comme « La Chambre Bleue » et « Nu assis sur un canapé ». 

Démasculiniser l’histoire de l’art

Si certains de ses nus sont exposés au monastère royal de Brou jusqu’au 5 septembre, ils prendront ensuite la route de la Barnes Foundation à Philadelphie. Du 26 septembre au 9 janvier prochain, le musée américain consacrera une exposition entière à Suzanne Valadon. De quoi permettre aux Américains de se familiariser avec une artiste assez peu connue de l’autre côté de l’Atlantique. « Peu connue aux États-Unis, Suzanne Valadon a produit au début du XXe siècle des œuvres qui, aujourd’hui encore, interpellent le spectateur par leur exploration sans complexe du désir féminin et des défis du mariage et de la maternité », affirme Nancy Ireson, directrice adjointe des collections et des expositions de la Barnes Foundation.

Pour Thom Collins, l’intérêt de « Suzanne Valadon: Model, Painter, Rebel » permettra également à l’institution muséale de s’interroger plus largement sur la place des femmes dans le monde traditionnellement masculin de l’art. « Placer l’œuvre de Suzanne Valadon en dialogue avec les peintures françaises de la fin du XIXe et du début du XXe siècle de la collection Barnes —créées principalement par ses homologues masculins— soulève des questions de représentation et d’accès à travers l’histoire de l’art », déclare le président de la Fondation Barnes. « Par le biais de cette exposition, nous souhaitons attirer l’attention sur les façons dont de nombreux artistes de mérite sont injustement négligés en raison de préjugés liés au genre, à la sexualité, à l’ethnicité et à la classe sociale ».