La présidente de la Commission Européenne veut créer son propre service de renseignement. Cette information, révélée le 11 novembre par le Financial Times, a suscité de nombreux remous. La perfide Albion aurait-elle une revanche à prendre ?
Par Cadfael / Crédits : Dati Bendo / Commission européenne
À la gloire de l’Union européenne ?
Le site spécialisé Defense News, référence dans l’industrie de défense internationale, expliquait dès le lendemain : « La nouvelle unité aura pour objectif de mieux coordonner les renseignements recueillis par les services nationaux et par l’Union européenne elle-même. Selon la proposition, cela permettra de définir les positions communes de l’UE dans ses manœuvres sur la scène internationale. »
Le très officiel site berlinois German Foreign Policy.com précise pour sa part : « Cette nouvelle unité serait placée sous l’autorité du Secrétariat général de la Commission et relèverait donc directement de Mme von der Leyen. »
De son côté, l’agence Reuters souligne qu’un responsable de la Commission aurait justifié cette démarche en déclarant : « Nous évoluons dans un contexte géopolitique et géoéconomique difficile, et la Commission, de ce fait, examine comment renforcer ses capacités en matière de sécurité et de renseignement. »
Un reflet de rapports de force
L’idée, qui n’est pas nouvelle en soi, est qualifiée d’embryonnaire par ses promoteurs, lesquels semblent vouloir en minimiser l’impact potentiel sur l’équilibre des pouvoirs au sein des institutions européennes.
Mais venant d’une personnalité dont Politico souligne le style de « management vertical » et le faible sens de la collégialité, la démarche suscite naturellement la méfiance. Le besoin, presque compulsif, de la « reine Ursula » de tout contrôler pousse ainsi la revue trimestrielle allemande Internationale Politik à noter, le 2 octobre dernier, que « cela a engendré un dysfonctionnement de la Commission, les commissaires, privés de pouvoir, étant de plus en plus traités comme des « bureaucrates sans visage », stéréotypes d’une Union européenne technocratique ». Le collège des commissaires y apparaît comme une assemblée de bénis-oui-oui.
La revue rappelle également l’époque où Ursula von der Leyen était ministre de la Défense en Allemagne : « les enquêteurs parlementaires ont par la suite critiqué cette culture de l’opacité, citant des dossiers incomplets et un manque de transparence concernant des contrats de conseil lucratifs ».
Elle est par ailleurs parvenue à évincer son dernier véritable contrepoids interne au sein de la Commission : le remuant et parfois dérangeant commissaire français Thierry Breton, lors de son second mandat à la présidence. Selon Internationale Politik, ce départ serait dû en partie au manque de constance d’Emmanuel Macron, ce qui aurait fait perdre à la France sa dernière pièce maîtresse sur l’échiquier bruxellois. Ironie de l’histoire : c’est ce même Macron qui avait largement contribué à hisser von der Leyen à la tête de la Commission.
« Si elle consacrait ne serait-ce qu’un quart des efforts qu’elle déploie pour contrôler la Commission à diriger l’Europe, nous pourrions rivaliser avec Trump », a déclaré un responsable cité par Internationale Politik.
Les domaines réservés aux États
La défense et la sécurité relèvent, selon les Traités, du domaine réservé des États membres ; il en va de même pour le renseignement. Ce que la présidente cherche pieusement à présenter comme une unité qui « compléterait les services du Service européen pour l’action extérieure et jouerait un rôle clé dans la préparation du Collège de sécurité » apparaît, selon certains, moins comme un outil de soutien que comme une tentative de cannibalisation du périmètre du Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, l’Estonienne Kaja Kallas, qui préside à ce titre l’INTCEN, l’agence de renseignement de l’Union européenne.
Niet
Selon le site gouvernemental German Foreign Policy, le 13 novembre dernier : « Les premières réactions à la proposition d’Ursula von der Leyen ont été claires et négatives. Premièrement, il a été justement souligné que l’IntCen fait déjà office de cellule de renseignement ; la création d’une autre structure similaire ne ferait qu’engendrer de coûteux doublons. Les observateurs soupçonnent que l’objectif d’Ursula von der Leyen est d’étendre encore son pouvoir, au détriment du Service européen pour l’action extérieure et du Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, de la tutelle duquel relève actuellement l’IntCen.
Deuxièmement, il a été avancé que la sécurité nationale demeure la responsabilité des États membres, ce qui inclut les capacités de renseignement. De fait, par le passé, des États particulièrement puissants, dotés d’importants services de renseignement, comme l’Allemagne et la France, n’ont jamais manifesté la volonté de mettre leurs moyens de manière significative à disposition d’États plus faibles au sein d’un service de renseignement européen.
Enfin, il est rappelé que l’IntCen est actuellement en cours de restructuration et qu’il existe déjà un centre de renseignement de niveau supérieur, la Capacité unique d’analyse du renseignement (SIAC), dans lequel l’IntCen coopère étroitement avec la structure de renseignement militaire de l’Union européenne, l’EUMS Int. La création d’une nouvelle structure n’est donc pas nécessaire. »
À Berlin, les génuflexions de la « reine », notamment devant le président américain lors des négociations commerciales, semblent avoir sérieusement écaillé ses ambitions impériales.




