Contrairement aux activités du soin (cuisine, ménage, garde d’enfants, aide aux personnes âgées), souvent non rémunérées, qui enferment des millions de femmes dans une forme de précarité professionnelle et de « pauvreté en temps », les métiers du bien-être deviennent un vivier d’innovation, des entrepreneures transformant l’attention portée à l’autre en business rentable. L’économie du bien-être explose, portée par une demande croissante en services holistiques (santé mentale, coaching, abonnements). Au Luxembourg, les cheffes d’entreprise, souvent engagées dans le « care », allient innovation numérique et durabilité, avec des modèles scalables comme les abonnements.
Rédaction : Marc Auxenfants
Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), l’économie du soin englobe des services, rémunérés et non rémunérés, directs et indirects, fournis par les secteurs public et privé, y compris les micro, petites et moyennes entreprises (MPME), les organisations à but non lucratif, l’économie sociale et solidaire et les ménages. Ces tâches incluent la cuisine, le ménage, la garde d’enfants et l’aide aux personnes âgées. « Le travail de soins implique des activités et des relations qui visent à soutenir la vie et sa qualité, nourrissent les capacités humaines, renforcent la capacité d’agir, l’autonomie et la dignité », poursuit l’organisation onusienne dédiée à la promotion de la justice sociale et des droits de l’homme et du travail. « Ces activités et relations améliorent également les perspectives et la résilience de ceux qui effectuent le travail de soin et de ceux qui en bénéficient. »
Précarité et pauvreté en temps
Dans le monde, 381 millions de personnes prestent un travail rémunéré dans le secteur, toujours selon l’OIT. 67 % sont des femmes et des filles. Et l’écart salarial entre les sexes est de 24 %. Toutefois, environ 750 millions de personnes dans le monde, majoritairement des femmes, dispensent des services non rémunérés, bien souvent à leur famille ou à leur entourage.
Au niveau mondial, 42 % des femmes en âge de travailler ne peuvent accéder à un emploi rémunéré en raison de leurs responsabilités de soin non rémunérées, contre seulement 6 % des hommes. Cette situation enferme ces dernières dans une forme de précarité temporelle ou de « pauvreté en temps », alors qu’elles subventionnent la croissance économique, au détriment de leur propre potentiel économique. Pourtant, « investir dans l’économie des soins, dans les politiques de soins, le travail de soin et la protection sociale pourrait ainsi créer environ 300 millions de nouveaux emplois », indique l’OIT.
Un marché des soins en forte expansion
Au Luxembourg comme en Europe, le marché du soin (gestion des soins, accompagnement des personnes âgées ou fragilisées) est en forte expansion, porté notamment par le vieillissement de la population, la hausse des maladies chroniques, le stress et le mal-être au travail.
Avec une demande particulièrement marquée pour les soins à domicile et l’accompagnement des seniors, le besoin de professionnels qualifiés s’accroît. Dans le secteur cependant, certains métiers connaissent une forte pénurie de main d’œuvre, selon l’Adem : notamment dans les domaines des soins d’hygiène et du confort du patient, des soins infirmiers généralistes, de l’action sociale et de l’éducation de jeunes enfants.
« Au niveau mondial, 42 % des femmes en âge de travailler ne peuvent accéder à un emploi rémunéré en raison de leurs responsabilités de soin non rémunérées. »
Le bien-être, une demande en pleine croissance
Parallèlement, le marché du bien-être connaît une forte croissance, avec une demande accrue pour des services personnalisés, digitaux et responsables. « Cette tendance est le fruit d’un bouleversement sociétal bien installé, qui a engendré un changement dans les valeurs des consommateurs.
L’augmentation du stress et de la pression, induite par des rythmes de travail effrénés et une vie familiale exigeante, pousse les consommateurs à rechercher des échappatoires et à prendre davantage soin d’eux », constate le Global Wellness Institute (GWI). « Ce marché se caractérise par une approche holistique, combinant nutrition, sommeil, activité physique et santé mentale pour un équilibre à long terme. » Selon l’organisation états-unienne à but non lucratif l’économie du « wellness » pèserait désormais 6,8 billions de dollars, et dépasserait d’autres méga-industries mondiales, comme l’informatique (5,3 billions de dollars), le tourisme (5 billions de dollars) ou le sport (2,7 billions de dollars). Il devrait représenter 7,1 % du PIB mondial d’ici 2029.
Toujours selon le GWI, les six secteurs porteurs les plus performants sont le bien-être immobilier, les soins personnels et la beauté ; l’alimentation saine, la nutrition et la perte de poids ; l’activité physique ; le tourisme de bien-être ; la médecine traditionnelle et complémentaire. D’ici 2029, chacun dépassera un billion de dollars en taille de marché.
Santé mentale, coaching de vie et de carrière
En Europe, le secteur du coaching bien-être et santé connaît également une croissance sans précédent. Le marché pesait 150 milliards d’euros en 2024. Cette dynamique s’explique par des changements de paradigme. Notamment en matière de santé mentale, celle-ci étant désormais considérée comme un actif stratégique pour les entreprises. Aussi, selon une étude de l’OCDE de 2025, une entreprise européenne sur trois intégrerait désormais des programmes de bien-être mental dans sa stratégie RH, avec une hausse de 40 % des dépenses dans ce domaine depuis 2020.
Le coaching de vie et de carrière a également le vent en poupe. Il se structure autour de trois axes majeurs : la reconversion professionnelle, le développement du leadership et la prévention du burn-out. Selon le Centre européen pour le développement de la formation professionnelle (Cedefop), 25 % des reconversions en Europe sont désormais accompagnées d’un coach, contre 15 % en 2020. Tandis que les entreprises instaurent des programmes de coaching destinés à prévenir le burn- out et à optimiser le capital humain.
De même, face à l’augmentation des défis liés à la parentalité, le coaching parental émerge comme l’un des secteurs les plus prometteurs, estime l’European Family Platform, 58 % des parents européens déclarant avoir besoin d’un accompagnement dans ce domaine. Aussi, les entrepreneurs du « care » développent de plus en plus des modèles économiques intégrant un accompagnement en présentiel et distanciel, afin de toucher un public large et diversifié. En 2024, leurs services numériques (applications, plateformes de coaching en ligne) affichaient une croissance annuelle de 20 à 25 %. Les abonnements bien-être ont eux aussi grimpé de 35 % en 2025 selon Statista.
Boom des mamanpreneures au Luxembourg
Selon le dernier Global Entrepreneurship Monitor (GEM) du Statec, « les femmes entrepreneures luxembourgeoises sont particulièrement présentes dans les secteurs des services, de l’éducation et de la santé, où les valeurs de soin et d’empathie sont centrales. » 54 % d’entre elles sont engagées dans des pratiques à impact social, et 66 % dans des actions pour minimiser leur impact environnemental. « Elles sont souvent motivées par des valeurs durables, avec un fort engagement en faveur de la responsabilité sociale et environnementale », précise le Statec.
« Leur approche intègre fréquemment des pratiques ESG (Environnement, Social, Gouvernance) et des rapports de durabilité. » Elles sont surreprésentées dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’action sociale, qui occupent une part importante de l’économie locale. Ces domaines sont naturellement alignés avec les valeurs de « care », d’empathie et de durabilité. De plus, elles sont particulièrement actives dans des projets axés sur l’accompagnement psychologique (comme les plateformes de soins collaboratifs), la santé féminine ou encore l’inclusion par l’emploi. Autre modèle entrepreneurial à part entière, le mamanpreneuriat s’impose. Il combine gestion d’entreprise et vie familiale, 15 % des entrepreneuses luxembourgeoises étant des mamanpreneures selon la House of Entrepreneurship. Elles adoptent des modèles économiques innovants, tirant parti du numérique pour réduire leurs coûts de structure, 70 % des coachs en bien-être au Luxembourg utilisant des plateformes comme Zoom ou Teams, selon le Luxembourg Business Register.
Les entrepreneuses du « care » adoptent également des approches économiques résilientes et scalables, avec une économie de l’abonnement qui permet de proposer des services accessibles à moindre coût, ce marché affichant une croissance de 35 % par an, selon la Digital SME Alliance, une alliance européenne des PME numériques représentant plus de 45 000 entreprises.
Article initialement paru dans Femmes Magazine édition juin 2026
Photo de couverture : Unsplash



