Le livre, véhicule de la pensée écrite, symbolise l’héritage de nos civilisations. Cet outil de transmission et de conservation, bien plus durable qu’un support numérique, est en péril. Certaines grandes entreprises américaines d’intelligence artificielle (IA) ont organisé un pillage à grande échelle afin de s’approprier le savoir de l’humanité.

Rédaction : Cadfael

Un héritage menacé

Le livre a vu le jour dans la Rome antique, sous la forme de parchemins reliés. Le plus ancien livre imprimé à l’aide de caractères métalliques mobiles qui nous soit parvenu est coréen : son impression remonte à 1377, soit 78 ans avant la Bible de Gutenberg.Avant le livre, d’autres formes de conservation et de transmission de la pensée ont été créées par l’homme : des inscriptions et des dessins sur des parois et des pierres taillées, des tablettes d’argile, des parchemins… Les plus anciennes seraient celles de l’homme de Java, gravées sur des coquillages il y a environ 500 000 ans.

Conservés et traités avec respect, beaucoup de ces témoignages nous sont parvenus, survivant aux aléas des guerres et aux soubresauts de l’histoire. Ils permettent de comprendre le passé et, peut-être, de mieux percevoir notre présent. Lorsque l’on veut les étudier, les copier ou les numériser, on les traite traditionnellement avec respect et précaution. Cette époque semble révolue.

L’IA, la nouvelle iconoclastie

En septembre, les médias français relaient l’information sans plus d’émotion : une enquête de « 404 Media », groupe américain de médias numériques fondé par des journalistes indépendants, lève le voile sur la pratique du « numériser et déchiqueter ». En effet, un libraire vendant ses ouvrages via la plateforme « Biblio » avait reçu une commande de plus d’un millier de livres. Cette plateforme, qui se targue de proposer plus de 100 millions de livres rares, de collection et anciens, garantit l’anonymat aux acheteurs qui le désirent. Intrigué, un journaliste de 404 Media a placé un AirTag d’Apple dans l’un des volumes. Le dispositif l’a mené jusqu’à l’entrepôt VGT3 d’Amazon, dans le Nevada. Celui-ci serait dédié à la numérisation de livres après leur dépeçage.

Selon 404 Media, « sur des forums en ligne, des employés ont indiqué que “tout ce qu’on fait, c’est scanner des livres”, tandis que “certains sont chargés de découper les livres, et d’autres se rendent au service de réception où ils récupèrent les livres et scannent les codes-barres” ». Dans un communiqué d’Amazon cité par 404 Media, l’entreprise déclare : « Amazon achète des livres par le biais de canaux commerciaux afin de contribuer au développement et à l’amélioration des produits et services utilisés par nos clients. » On notera que le logo de l’entrepôt représente un T. rex. Amazon n’a pas répondu aux questions concernant le nombre d’unités du même type que l’entreprise exploite à travers le monde.

Le projet Panama

Ce nom de code recouvre un projet de numérisation et de destruction à grande échelle d’ouvrages imprimés, lancé en 2024 par Anthropic en vue de l’entraînement de cette chère IA, en particulier de « Claude ». C’est une plainte collective en dommages et intérêts pour violation des droits d’auteur intentée contre Anthropic qui a fait fuiter l’existence du projet. Le projet Panama y est défini comme « une tentative visant à numériser de manière destructive tous les livres du monde ». Des massicots hydrauliques et des scanners à très haute vitesse sont utilisés. « Anthropic ne voulait pas que le projet soit connu. » Selon plusieurs médias, Anthropic aurait auparavant acquis, par piratage, des millions de livres numérisés.

« Ce nom de code recouvre un projet de numérisation et de destruction à grande échelle d’ouvrages imprimés. »

En 2025, un juge américain statuait que l’utilisation par Anthropic de livres achetés légalement à des fins de numérisation et d’entraînement de modèles relevait d’un « usage loyal », contrairement à l’utilisation antérieure de copies piratées. Dans le cadre d’un accord judiciaire, Anthropic acceptait de verser 1,5 milliard de dollars en compensation : une goutte d’eau dans une mer de pillage. Le 24 septembre dernier, le site « Tom’s Hardware » révélait qu’au Japon, des cargaisons de 50 tonnes de livres étaient envoyées aux États-Unis, laissant les vendeurs avec des sentiments mitigés. Au-delà de la seule question des droits d’auteur subsiste un nœud de questions éthiques fondamentales non résolues, aux implications juridiques complexes, dont les vandales de l’IA n’ont que faire.

En attendant, des agents non domestiqués d’OpenAI s’attaquent à des sites sensibles du gouvernement américain et à une base de données du système de santé australien, pour ne citer que les cas les plus marquants. La semaine dernière, Bill Gates exprimait ses craintes face à l’IA et à son potentiel destructeur, surtout entre les mains d’acteurs criminels, étatiques ou non. Vantée, il n’y a pas si longtemps, comme la solution ultime par des experts autoproclamés, l’IA représente une menace réelle pour nos civilisations que, tout au plus, les États de droit parviendront peut-être à contrôler et à encadrer.

Photo de couverture : Unsplash

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