L’homme cultivé de la Renaissance pouvait souvent qualifier de sienne une collection de livres précieux qu’il léguait à ses successeurs. Aujourd’hui, près de la moitié des Européens ne lisent plus de livres. Serait-ce la faute du numérique et de sa philosophie du confort ?
Par Cadfael
La tête bien faite, c’était autrefois ?
Montaigne écrivait dans Les Essais : « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine. » La tête bien faite se targuait alors de posséder des livres, parfois une véritable bibliothèque.
À la Renaissance, une bibliothèque privée comme celle de Catherine d’Autriche, décédée en 1578 à Lisbonne avec 227 ouvrages, était considérée comme exemplaire. Celle de l’abbaye d’Admont, en Autriche, fondée en 1074, est considérée comme la plus grande et la plus belle bibliothèque baroque, avec ses 200 000 ouvrages, dont 70 000 disposés dans la grande salle aux dimensions impressionnantes : 79 mètres de long, 14 de large et 13 de haut.
Dans le même ordre d’idées, la bibliothèque du Congrès américain, fondée en 1800, est la gardienne de l’histoire du pays et d’un certain combat contre l’ignorance et l’analphabétisme. Elle rassemble plus de 30 millions de volumes, dont des incunables uniques, ainsi que plus de 144 millions de documents, de photos et de films rarissimes. Depuis 2010, Twitter accepte qu’elle conserve chaque tweet public.
Dans le contexte d’une virtualisation rampante portée par l’omniprésence des algorithmes, on peut également mentionner la bibliothèque de l’entreprise Huawei, située à son siège social de Shenzhen. Dotée d’une architecture inspirée de la Bibliothèque nationale de France (15 millions de livres et d’imprimés), le champion chinois des algorithmes amasse une collection de classiques forte de 1,2 million d’ouvrages occidentaux, dont des exemplaires rarissimes numérisés et consultables par le public. Huawei compte aujourd’hui environ 80 000 employés affectés à des activités de recherche et développement, soit plus de 45 % de ses effectifs totaux.
Une nouvelle génération d’ignares ?
Eurostat souligne que pratiquement la moitié des Européens ne lisent plus aucun livre, avec des exceptions notoires comme la Suisse, le Luxembourg, la Finlande et les pays du nord de l’Europe.
Le business du tout-numérique étrangle progressivement les cultures classiques fondées sur la parole, l’écrit et la mémoire. L’ancien lecteur est devenu la cible des géants du numérique et de leurs stratégies effrénées de chiffre d’affaires, fondées sur la captation des espaces numériques privés. Le grignotage constant de notre réalité quotidienne par le numérique en est aujourd’hui à un stade où beaucoup font transiter presque chaque once de leur intellectualité par une plateforme numérique.
Ils sont organiquement liés, de manière indéfectible, à des centres de calcul sur lesquels ils n’ont aucune influence et qui sont situés dans des pays qu’ils ignorent. Les souvenirs — ou ces miettes de vie autrefois considérées comme des espaces privés inviolables, protégés par des lois et stockés sur des supports comme le papier, les photographies ou des disques durs privés (jadis des disquettes) — disparaissent progressivement pour laisser place à une normalité construite sur mesure pour, et par, Google, Meta et autres.
Comme le souligne un expert, aujourd’hui : « vous ne possédez rien, vous ne faites qu’accéder ; vous souscrivez, vous streamez, vous louez ». L’économie des services à la demande, qui promet au consommateur un accès à tout et tout de suite, impacte profondément les mentalités et les modes de vie. « Plutôt que de se faire un sandwich, appelons un Uber. »
Le chant des sirènes.
L’Homme Uber est à la merci des majors du numérique : un paiement raté, plus d’accès au contenu, obsolescence technique forcée, fonctionnalités changeantes, textes qui disparaissent et, comme le montrent les derniers procès, très peu de privacité.
Au vu des enjeux financiers colossaux, le respect strict des lois par les géants de la tech ne se fait que sous la contrainte ; l’individu et ses droits ne comptent plus guère. Qui contrôle quoi ? Potentiellement, l’ère du contrôle absolu est en germe, une menace de plus pour nos démocraties.
« Vous pensez que vous êtes l’utilisateur : non, vous êtes le produit. C’est le détenteur des algorithmes qui décide. »
À cela s’ajoute un défi colossal : l’assistance, que certains qualifient de manipulation ou de censure par l’intelligence artificielle. Lesnumeriques.com, dans un article du 27 juin dernier, pointe du doigt « le modèle o3 d’OpenAI, qui montre un comportement préoccupant : l’auto-préservation. L’IA ignore même les instructions d’arrêt et sabote les mécanismes d’extinction. Des questions se posent sur la sécurité. »
Le modèle Claude 4 d’Anthropic, qui compte notamment Netflix parmi ses clients, aurait quant à lui « tenté de faire chanter des personnes qu’il croyait vouloir l’arrêter ».
L’histoire du Dr Faust semble ainsi se rejouer à une échelle inimaginable. Une lueur d’espoir nous vient de Suisse, où le méga-modèle Apertus, développé par les universités de Zurich et de Lausanne, promet ouverture, transparence et accès libre. https://euria.infomaniak.com
Souhaitons-lui de faire contrepoids aux menaces américaines et chinoises, au nom d’une hypothétique souveraineté culturelle européenne.



