À l’heure où notre rapport à la nature se réinvente, certaines pratiques artisanales semblent retrouver une résonance presque essentielle. Chez Karin Luteijn, artiste céramiste exposée récemment à De Mains de Maîtres – Biennale des Métiers d’Art, la terre devient un médium d’écoute, d’attention et de lenteur. Dans son atelier niché dans le nord du pays, la porcelaine se transforme en fleurs, fruits et pétales délicats, comme autant d’hommages silencieux au monde végétal. Rencontre avec une artiste pour qui créer, c’est avant tout rester sur un chemin, le sien.

Rédaction : Alina Golovkova / Photos : Karin Luteijn

Karin, si l’on revient au tout début, comment l’art est-il entré dans votre vie ?

J’ai grandi au Luxembourg. Mes parents s’y sont installés à la fin des années 1960 et j’ai commencé par l’École européenne. Ensuite, j’ai suivi des cours à l’École des Beaux-Arts au Limpertsberg. C’est là que j’ai découvert la céramique. Au départ, j’étais potière : j’ai appris à tourner, à faire des formes rondes, des services de thé notamment. C’était très formateur, mais aussi assez limité dans les formes possibles.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’aller plus loin ?

Après ces études, je suis retournée aux Pays-Bas, mon pays d’origine, pendant une dizaine d’années. J’y ai travaillé avec des enfants en situation de handicap, en utilisant beaucoup la terre. Cette dimension humaine et sensorielle a été très importante pour moi. Ensuite, je suis revenue au Luxembourg, j’ai eu quatre enfants… Pendant longtemps, j’ai continué à créer de manière plus discrète, en donnant quelques cours.

Vous êtes ensuite retournée à l’école ?

Oui. Quand mes enfants ont grandi, je suis repartie étudier, cette fois à Arlon, en céramique sculpturale. C’est là que j’ai découvert la porcelaine. J’ai commencé à expérimenter, à faire mes propres mélanges, même à colorer la porcelaine moi-même. C’est une matière immense, presque vertigineuse.

Vous avez aussi longtemps enseigné…

J’ai fondé un atelier qui s’appelait Keramik Art. Il y avait plusieurs disciplines : céramique, peinture, sculpture, couture, art floral… J’adorais transmettre, notamment aux enfants, mais cela demandait énormément d’énergie. À un moment, j’ai compris que si je voulais continuer à créer pour moi, je devais ralentir l’enseignement.

Aujourd’hui, où travaillez-vous ?

Je suis installée au Kuelbecher-Haff, entre Reckange et Hollenfels, dans une ancienne ferme qui accueille plusieurs artistes. C’est un lieu de liberté : ici, on peut faire du bruit, salir, expérimenter. J’y travaille seule, et je donne parfois des cours ponctuels, quand le rythme de vie – entre le Portugal et le sud de la France – le permet.

Votre travail est très marqué par le végétal. Pourquoi ce choix ?

Les fleurs, les fruits, les légumes… Pour moi, tout cela se rejoint. C’est délicat, fragile, mais aussi extrêmement structuré. Les fleurs en porcelaine demandent beaucoup de préparation : les pétales doivent être faits à l’avance, conservés humides, puis assemblés très rapidement. Une rose, par exemple, doit être terminée d’un seul geste. J’aime cette exigence.

Vous travaillez beaucoup le contraste des matières…

Oui, j’aime associer la porcelaine très fine avec le grès, plus brut. Le contraste entre la délicatesse et quelque chose de plus rustique me parle beaucoup. J’ai commencé à créer des bouquets : plusieurs fleurs réunies dans un vase en grès. Cela me permet aussi de travailler à plus grande échelle, ce qui reste un défi pour moi.

Comment se déroule votre processus créatif ?

Parfois je fais des dessins, parfois je travaille directement la terre. Il y a des périodes plus difficiles, notamment entre deux expositions, où l’on attend, sans savoir. Alors je travaille presque en “pilote automatique”. Et souvent, c’est là que de nouvelles idées apparaissent. Mais il faut rester concentrée, ne pas trop se disperser. La céramique est un monde immense : pour vraiment avancer, il faut rester sur son chemin.

La technique semble occuper une place centrale dans votre démarche.

Elle est essentielle. Le four peut offrir de très belles surprises, mais aussi de grandes déceptions. Une pièce peut exploser si elle n’est pas assez sèche. On apprend à respecter la matière, le temps, les températures. C’est parfois frustrant, mais aussi très formateur.

Comment avez-vous rejoint De Mains de Maîtres ?

J’y ai exposé plusieurs fois. Au début, j’ai été repérée grâce à mes roses en porcelaine, lors d’événements artisanaux. Ensuite, il faut postuler, être évaluée. De Mains de Maîtres demande une vraie maîtrise du métier. C’est une exposition très inspirante, autant pour les artistes que pour le public.

Œuvre exposée à De Mains de Maîtres

Que diriez-vous à quelqu’un qui voudrait s’essayer à la céramique ?

D’essayer, tout simplement. Toucher la terre, se salir les mains, accepter que tout ne soit pas parfait. La céramique libère énormément, surtout chez les enfants. Et puis, chacun a sa main : même en partant d’une même idée, le résultat sera toujours différent.

À travers ses fleurs de porcelaine, Karin Luteijn cultive une forme de lenteur précieuse. Une pratique humble, attentive, presque méditative, qui rappelle que créer, aujourd’hui plus que jamais, peut aussi être un acte de respect envers le vivant.

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