Face à la digitalisation et à l’intelligence artificielle, qui remettent en question certains secteurs d’activité et professions, il est important d’identifier ses compétences transférables et d’explorer de nouvelles trajectoires professionnelles, estime Isabelle Schlesser, directrice de l’ADEM.

Rédaction : Marc Auxenfants / Photos : Christian Wilmes

À l’ère de la digitalisation et de l’intelligence artificielle, de nouveaux secteurs émergent et certains se réinventent. Quelles aptitudes, savoir-faire et savoir-être acquérir aujourd’hui pour rester employable demain ? Pour Isabelle Schlesser, directrice de l’ADEM, l’apprentissage et la formation professionnelle sont d’excellents remèdes contre le chômage.

Isabelle Schlesser, comment décririez-vous le marché de l’emploi actuel ?

Depuis maintenant presque deux ans, nous connaissons un ralentissement de la croissance du marché de l’emploi. Non seulement dans la construction, mais aussi dans d’autres secteurs. Ce qui réduit considérablement les opportunités d’embauche pour les demandeurs d’emploi. Cela explique aussi la montée du chômage. Alors que, paradoxalement, les entreprises peinent à recruter, certaines catégories de personnes peinent vraiment à retrouver un emploi. Et ce, malgré tous les dispositifs et offres de formation proposés au Luxembourg. D’après les projections du Statec, la situation actuelle du marché de l’emploi ne devrait pas retrouver, ni cette année, ni l’année prochaine, le dynamisme qu’il avait connu ces dernières années.

Qu’est-ce qui explique ce paradoxe ?

L’une des raisons est l’inadéquation entre la demande et l’offre, qui fait que certaines personnes ne sont plus directement employables parce qu’elles ne disposent pas des compétences et/ou de l’expérience requises. Alors que de nouvelles technologies, de nouvelles régulations et réglementations apparaissent, nous n’avons pas encore l’expertise ou les talents disponibles pour y répondre. Le monde avance, les métiers se transforment très rapidement et, dans certaines tâches, des outils digitaux ont remplacé les humains. Il faut donc absolument veiller à ce que les personnes concernées par ces transformations puissent acquérir les compétences nécessaires à cette nouvelle situation du marché du travail. Car il existe aussi beaucoup d’offres d’emploi qu’on n’arrive pas à combler, et pas uniquement des postes très qualifiés ou très spécialisés.

“Les études montrent qu’un diplômé reste moins longtemps sans emploi qu’un demandeur non qualifié.”

Isabelle Schlesser, directrice de l’ADEM

Comment expliquez-vous le taux de chômage élevé chez les universitaires et les plus de 30 ans ?

Ce qui est le plus frappant sans doute, ce sont effectivement les demandeurs d’emploi qualifiés, avec un diplôme de l’enseignement supérieur, soit au moins un Bachelor réussi, un Master, voire un doctorat. La première explication est le pourcentage toujours plus élevé de diplômés de l’enseignement supérieur au sein de la population luxembourgeoise. Très logiquement, cette proportion se reflète donc dans les chiffres du chômage.

La deuxième explication : ce taux concerne avant tout des personnes de pays tiers ou de nationalité luxembourgeoise ayant obtenu leur diplôme dans un pays tiers. Ces diplômes ne sont pas toujours connus des employeurs au Luxembourg. Ils ne sont pas non plus toujours reconnus par le Luxembourg. Au-delà de la reconnaissance des diplômes, certaines professions (par exemple celles dans le domaine de la santé) exigent d’obtenir un droit d’exercer. Or, les formations effectuées dans des pays tiers sont souvent très différentes de celles exigées dans l’Union européenne, de sorte que les personnes concernées doivent refaire au moins une partie de leurs études. Ceci est possible, mais prend du temps.

La troisième raison est linguistique : le marché de l’emploi luxembourgeois est très exigeant en matière de pratique des langues. Certains métiers, comme ceux du secteur de la petite enfance, imposent même de maîtriser les trois langues du pays, ce qui peut prendre beaucoup de temps pour une personne originaire d’un pays tiers. Cela signifie qu’un certain temps soit nécessaire avant que ces personnes soient aptes à exercer leur profession au Luxembourg. Ce qui explique aussi le taux de chômage de longue durée de ces personnes. Cependant, les études montrent qu’un diplômé reste moins longtemps sans emploi qu’un demandeur non qualifié.

Chaque année, le Journal Officiel publie une liste des « métiers en forte pénurie ». Comment l’ADEM identifie-t-elle ces professions ?

Conformément à la loi, l’ADEM établit une liste de ces métiers sur la base du déséquilibre observé entre le nombre d’offres d’emploi déclarées par les employeurs pour un métier donné et celui des candidats demandeurs d’emploi inscrits chez nous dans ces métiers. Nous appliquons encore un filtre supplémentaire relatif au profil de la personne. Par exemple, un nombre assez important d’assistants administratifs sont inscrits chez nous au chômage, alors que paradoxalement les offres d’emploi sont nombreuses dans ce domaine. En examinant de plus près les profils offerts et demandés, on remarque que le décalage porte souvent sur la maîtrise des langues. Les employeurs recherchent une personne trilingue, alors que les candidats ne disposent pas des langues requises.

Comment l’ADEM aide-t-elle les demandeurs d’emploi à changer de métier ?

Nous proposons des programmes de formation, incluant notamment un volet de coaching individuel, pour aider les demandeurs d’emploi à identifier leurs compétences transférables et à explorer de nouvelles trajectoires professionnelles. Ce sont souvent des métiers tout à fait différents de ceux qu’ils ont exercés et qu’ils n’avaient pourtant jamais envisagés. Nous proposons également des formations continues dans divers domaines, comme les compétences digitales et linguistiques, pour répondre aux besoins spécifiques du marché du travail. Nous utilisons par ailleurs des outils basés sur les données pour analyser les proximités entre les métiers en fonction des compétences. Cela permet de montrer aux demandeurs d’emploi quelles autres opportunités s’offrent à eux en fonction de leurs aptitudes et de leur expérience. Par exemple, nous proposons un tableau de bord sur le site jobinsights.lu, qui affiche les opportunités d’emplois actuelles ainsi que les expériences, compétences et langues exigées pour ces métiers. L’ADEM a donc un rôle majeur à jouer dans ce contexte, pour justement montrer les opportunités existantes sur le marché de l’emploi ; que ce soit pour les jeunes tout fraîchement diplômés, qui veulent absolument travailler dans leur métier, ou pour les moins jeunes, qui peuvent valoriser leurs expériences et compétences de manière transversale dans une autre profession. Nous effectuons tout un travail d’accompagnement, de sensibilisation et d’information, et nous n’en sommes encore qu’au début. J’y vois là tout un territoire d’opportunités que nous continuerons à développer plus amplement à l’avenir.

Comment l’ADEM utilise-t-elle l’apprentissage pour lutter contre le chômage ?

L’apprentissage est un excellent remède contre le chômage, car il combine formation théorique en lycée et apprentissage pratique en entreprise. Nous encourageons les demandeurs d’emploi à élargir leur horizon de recherche d’emploi et à suivre des formations en apprentissage, car cela leur permet d’acquérir une qualification reconnue et d’augmenter leurs chances de trouver un emploi stable. Ces démarches existent depuis très longtemps pour les jeunes, en apprentissage initial. Nous constatons également une augmentation de l’apprentissage pour adultes. Des opportunités existent aussi en formation professionnelle continue. Il peut s’agir, par exemple, d’une formation de 3 à 4 mois pour devenir gestionnaire de salaires. Nous avons en effet beaucoup d’aides-comptables parmi nos demandeurs d’emploi, qui, avec leurs connaissances de base en comptabilité, pourraient parfaitement correspondre aux profils recherchés.

Il peut aussi s’agir de formations en soft skills, en compétences digitales, linguistiques, voire en compétences très pointues. Ainsi, le volet de formation continue est beaucoup plus large que le seul apprentissage. Mais l’apprentissage reste, selon moi, un système extrêmement bénéfique, car une partie du temps est effectuée en entreprise. Et dans cette dernière, on apprend la pratique, les techniques et les gestes du métier, ainsi que la façon dont celle-ci fonctionne. Donc inciter les gens à l’apprentissage leur permet d’accéder à un emploi, avec une vraie qualification et un salaire qualifié.

Selon vous, quelles seraient les principales compétences à acquérir aujourd’hui pour les métiers de demain ?

Étant donné la vitesse à laquelle évolue le marché de l’emploi, je pense que la capacité d’adaptation et la flexibilité sont des compétences tout à fait essentielles. La faculté d’apprendre de nouvelles choses également. Au-delà de ces compétences soft, les connaissances scientifiques et techniques en général, et en particulier digitales, sont très importantes. Finalement, je pense que les les qualités réellement humaines, comme l’empathie ou la créativité, gagneront en importance dans un monde où l’intelligence artificielle aura sans doute repris des tâches plus routinières.

Interview initialement publiée dans le Femmes Magazine numéro 268 de juillet-août 2025.

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