« 5 régions, 4 pays, 3 langues » : c’est ainsi que le portail officiel de la Grande Région définit cet espace unique de coopération transfrontalière entre l’Allemagne, la France, la Belgique et le Luxembourg. Le premier Sommet de la Grande Région remonte à 1995. Depuis, les domaines d’action se sont progressivement élargis, donnant naissance à de nombreux projets communs, du tourisme à l’emploi. Si les identités régionales et les structures économiques diffèrent d’un pays à l’autre, l’heure est aujourd’hui à la collaboration, pour répondre aux défis climatiques et à la pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs en tension. Focus sur les coopérations en Grande Région dans les domaines du tourisme et de l’emploi.
Rédaction : Margot Houget
Une culture industrielle commune
Le tourisme connaît une dynamique positive dans la Grande Région, comme en témoignent les dernières données d’Eurostat. En 2024, la Grande Région a enregistré un total de 42 522 345 nuitées dans des hébergements touristiques, contre 40 646 002 en 2022. Si elle n’est pas forcément la première destination à laquelle on pense pour poser ses valises, cet espace attire pourtant un nombre croissant de visiteurs. « La Grande Région offre un fort potentiel touristique grâce à sa diversité culturelle, son identité transfrontalière et la richesse de ses paysages naturels et culturels », souligne Birgit Grauvogel, directrice générale de Tourismus Zentrale Saarland et responsable du projet TRAFO GR.
Bien qu’elle s’étende sur plusieurs pays, cette zone de coopération transfrontalière partage un dénominateur commun : un fort héritage industriel. La Grande Région fut autrefois un important bassin sidérurgique, jalonné de mines de charbon et de fer. Aujourd’hui, ces anciens sites ont trouvé une nouvelle fonction et ont été reconvertis, pour beaucoup, en attractions touristiques. Ainsi, la Völklinger Hütte, dans la Sarre, accueille désormais un musée. Le Blues Express Festival prend ses quartiers sur le site minier du Fond-de-Gras, au Luxembourg, tandis que le haut-fourneau U4 d’Uckange, en Moselle, s’est transformé en lieu culturel et artistique, pour ne citer que quelques exemples.
Vers un tourisme plus social et durable
Des nouveautés sont attendues au cours des prochaines années dans la Grande Région. Lancé en juillet 2025, le projet TRAFO GR s’inscrit dans un processus de transformation durable du tourisme dans l’espace transfrontalier, réunissant au total 14 partenaires issus du Luxembourg, de l’Allemagne, de la France et de la Belgique. Il est soutenu dans le cadre du programme Interreg Grande Région 2021-2027 et cofinancé à hauteur de 60 % par l’Union européenne. « La coopération transfrontalière revêt une importance capitale, en particulier dans le domaine du tourisme, car les touristes se déplacent au-delà des frontières administratives. Nous pouvons ainsi développer des offres touristiques transfrontalières, telles que des pistes cyclables transnationales, et mieux travailler ensemble », estime Birgit Grauvogel, responsable du projet TRAFO GR. Ce dernier s’inscrit précisément dans ce contexte : accompagner la transition vers un tourisme plus résilient et tourné vers l’avenir.
La Grande Région se met à l’eau
TRAFO GR est loin d’être le seul projet à être soutenu dans le cadre du programme Interreg Grande Région 2021- 2027. On en compte au total 80, répondant à plusieurs objectifs : « rendre la Grande Région plus verte, plus sociale et plus proche des citoyens ». Parmi eux, certaines initiatives visent à valoriser le slow tourisme fluvial et les infrastructures sur l’eau. Un air de Méditerranée serait-il en train de souffler sur la Grande Région ?
+ Riviera : un projet de coopération franco-allemande dont l’objectif est de dynamiser le tourisme autour des canaux de la Sarre et de la Marne au Rhin.
Ce qui est prévu ? L’animation des voies d’eau par le biais du festival itinérant transfrontalier « Au fil de l’eau », et l’amélioration des services destinés aux touristes pour découvrir ce réseau fluvial du Grand Est : navigation sans permis, offre de vélos, entre autres.
+ SAARENA : un bassin d’eau vive transfrontalier situé à Grosbliederstroff en France et à Sarrebruck en Allemagne.
Ce qui est prévu ? Des équipements modernes pour la pratique du canoë-kayak, du kayak-cross et d’autres disciplines nautiques, conçus pour accueillir à la fois le grand public et les compétiteurs.
+ DeuLux-HLB : un bateau- pompe germano-luxembourgeois sur la Moselle
Qui en profite ? Les services de secours pour améliorer les interventions transfrontalières entre le Luxembourg et la Rhénanie-Palatinat, mais aussi les entreprises qui dépendent du transport fluvial ainsi que les touristes souhaitant profiter d’une balade sur la Moselle.
La Grande Région, aussi un pôle économique
Selon les données de l’Enquête sur les forces de travail de l’UE, le taux d’emploi global de la Grande Région s’élevait à 74,7 % en 2024 et se situait légèrement en dessous de la moyenne européenne, à 75,8 %. On observe, de surcroît, des disparités économiques entre les différents territoires. La Sarre et la Rhénanie-Palatinat, en Allemagne, ainsi que la Communauté germanophone de Belgique, affichent les taux d’emploi les plus élevés. Le Luxembourg, quant à lui, se situe dans une position intermédiaire, avec une valeur proche de la moyenne de l’espace de coopération. Il est également intéressant de s’attarder sur l’évolution de cet indicateur, qui est globalement à la hausse. Entre 2014 et 2024, le taux d’emploi de la Grande Région a progressé de 4,8 points de pourcentage.
Si le Grand-Duché est indéniablement l’un des principaux moteurs économiques de la Grande Région, affichant des salaires bruts parmi les plus élevés de la zone euro, une tendance semble néanmoins se dessiner ces dernières années : celle du léger recul de son attractivité. « Cela fait désormais deux ans que le nombre de frontaliers belges et allemands au Luxembourg diminue. Quant aux frontaliers français, nous nous rapprochons peut-être progressivement d’un plateau. Cette évolution s’explique notamment par les conditions de transport (…). Elle reflète également une concurrence plus importante, dans un contexte où les taux de chômage diminuent en France et en Belgique. Par conséquent, les besoins en main-d’œuvre augmentent sur l’ensemble des territoires », constate Julien Dauer, directeur chez Frontaliers Grand Est, association qui informe et accompagne les travailleurs frontaliers.
Un marché du travail transfrontalier
« On observe une véritable dynamique d’échanges que l’on ne retrouve pas forcément ailleurs », juge Mónica Moreira Centeno, Luxembourgeoise, qui étudie et travaille à l’Université de Sarrebruck. Son installation dans la capitale de la Sarre s’avère bénéfique pour sa carrière : « La présence d’une importante communauté internationale crée de nombreuses opportunités professionnelles et offre une grande diversité de postes. Cette expérience me permet d’explorer des perspectives d’emploi que je n’aurais peut-être pas envisagées en restant au Luxembourg. Cela élargit aussi considérablement mon réseau. »
« Les métiers en tension sont les mêmes sur l’ensemble des territoires. »
Pour aider et accompagner les demandeurs d’emploi, les salariés, les étudiants ou encore les créateurs d’entreprise, il existe le réseau européen des services de l’emploi : EURES. Une antenne spécifique est dédiée à la Grande Région et facilite la mobilité professionnelle entre les territoires. Celle-ci regroupe 20 partenaires, dont les services publics de l’emploi, les organisations patronales, les acteurs institutionnels ainsi que Frontaliers Grand Est, qui constitue le front office d’information auprès des différents publics cibles. « L’idée de créer ces réseaux est de réfléchir à la manière dont nous pouvons travailler ensemble, d’un pays à l’autre, afin de favoriser la mobilité de la main-d’œuvre et de partager les expertises des voisins », renseigne Julien Dauer, directeur chez Frontaliers Grand Est, partenaire du réseau EURES Grande Région.
Des métiers en pénurie et une législation qui se complexifie
Portée par le réseau EURES Grande Région, l’action « Vivre et travailler dans la Grande Région » permet de valoriser les entreprises qui recrutent ainsi que les besoins des différents secteurs. Julien Dauer remarque que « les métiers en tension sont les mêmes sur l’ensemble des territoires ». Citons notamment le secteur du BTP, de l’IT, les métiers de l’intelligence artificielle et de l’hydrogène, ainsi que ceux de la santé et des services à la personne. Et plutôt que d’être en concurrence entre les marchés du travail nationaux, l’idée a donc été d’impulser des synergies entre pays et de « réfléchir à comment on pourrait relancer une activité commune et surtout partager entre les différents partenaires ».
Cependant les mobilités plurielles d’un pays à l’autre soulèvent une autre problématique, celle du cadre législatif. « Les cas que nous avons (ndrl : chez Frontaliers Grand Est) sont de plus en plus complexes, parce qu’on assiste à un mélange de législations. Maintenant, on a pas mal de personnes qui font deux à trois ans au Luxembourg, puis qui vont en Belgique, puis qui retournent en France, avec également une forte croissance du secteur intérimaire », explique-t-il.
Un autre enjeu se profile également pour le Luxembourg si le Parlement européen approuve la future réforme du chômage. Le pays d’emploi, et non plus celui de résidence, deviendrait responsable de l’indemnisation des travailleurs frontaliers. Autrement dit, le Grand-Duché devrait alors verser les allocations chômage aux frontaliers ayant perdu leur emploi.
Article initialement paru dans Femmes Magazine juillet & août 2026
Photo de couverture : Unsplash


