Pour beaucoup, la généalogie classique ne suffit pas dans la quête des racines familiales. Dans une philosophie du « tout, tout de suite », l’alternative réside dans les tests ADN dits récréatifs. Pour quelques euros, nos origines semblent à portée de salive. Simple en apparence, mais risqué en réalité.
Par Cadfael
Tests récréatifs
Interdits en France, en Pologne et… en Corée du Nord, ils attirent pourtant plus de 100 000 Français chaque année, lesquels s’exposent à une amende pouvant aller jusqu’à 15 000 €.
Voici ce qu’en dit la CNIL, gardienne des libertés : « Les sites web de vente à distance de tests génétiques proposent, en général, des offres relatives à la filiation ou à la généalogie des personnes. Les clients reçoivent un kit et renvoient les échantillons (salive) collectés. À cette occasion, les entreprises récupèrent de nombreuses informations contenues dans le génome des personnes, telles que les données relatives à l’origine ethnique, les données phénotypiques (couleur des yeux, peau, morphologie, etc.), ou encore les données relatives à l’état de santé ou à certaines caractéristiques de l’organisme (prédispositions à certaines maladies, etc.). Par ailleurs, ces entreprises collectent des données d’identité et des coordonnées afin d’adresser les résultats du test (au moins les noms, prénoms, adresses postales ou électroniques). De nombreuses données supplémentaires sont parfois également recueillies par le biais d’un questionnaire : relations maritales ou familiales, dates d’événements de vie (mariages, décès), goûts alimentaires, capacité à effectuer certains gestes (bouger les oreilles ou les sourcils), photographies, ainsi que d’autres données telles que des informations de santé. Toutes ces données, prises individuellement et combinées, révèlent un grand nombre d’informations sur les personnes et possèdent une valeur considérable. »
Les libertés qui s’effilochent
Confier un ADN unique à une société du numérique, souvent située hors d’Europe, revient à ignorer la protection du droit des personnes ainsi que le droit au secret des origines, considérés comme des droits fondamentaux par les législateurs occidentaux. Les avancées technologiques de l’IA, et l’usage qu’en font ceux qui la produisent et l’instrumentalisent, fragilisent ces piliers de la démocratie libérale. Elles progressent à un rythme tel que les cénacles bien-pensants de juristes classiques se trouvent dépassés avant même d’avoir rédigé le moindre compte rendu.
Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder vers la « démocrature » Trump où, selon le magazine en ligne Wired, les États-Unis sont devenus en 2024 le premier investisseur mondial en logiciels espions commerciaux. Ces outils permettent une surveillance discrète de journalistes, de défenseurs des droits humains, de responsables politiques, de diplomates et de leur entourage privé. Ces pratiques de surveillance de masse s’attaquent directement aux droits constitutionnels et aux libertés publiques. Déjà en 2021, les autorités australiennes encensaient l’utilisation du MPS (séquençage massivement parallèle, ou séquençage de nouvelle génération), qui permet une lecture approfondie du code génétique. Selon la Police fédérale australienne, le MPS est une technologie ADN qui « permet de prédire les caractéristiques visuelles des criminels à partir de l’ADN laissé sur une scène de crime, permettant ainsi aux enquêteurs de déterminer le sexe, l’ascendance biogéographique, la couleur des yeux et, dans les mois à venir, la couleur des cheveux ».
Prédire le crime
Couplé à des algorithmes de police prédictive, le MPS constitue un sujet d’autant plus sensible dans des sociétés rongées par le racisme et le terrorisme. Ces technologies sont utilisées en Australie, en Belgique (région flamande) et aux Pays-Bas depuis 2011. Il en va de même en Espagne, en Allemagne et, très probablement, en France selon des experts, bien que l’ensemble reste couvert d’une discrétion opaque. On retrouve systématiquement Palantir, la société du milliardaire Peter Thiel, parrain idéologique de l’ancien vice-président américain. L’entreprise se présente ainsi : « Nous développons et concédons des licences de plateformes logicielles qui permettent à nos clients d’intégrer et d’analyser leurs propres données afin de prendre de meilleures décisions. » Des experts allemands mettaient déjà en garde, dans une analyse publiée par DW en avril 2025 : « Les données collectées atterrissent également dans le logiciel délibérément opaque de l’entreprise américaine Palantir, dont la police deviendra dépendante pendant des années. »
Que reste-t-il des libertés ?
En août dernier, des ONG et des avocats spécialisés dans les droits et libertés dénonçaient l’association entre ICE (les « casseurs de clandestins » mis en place par Trump) et Palantir Technologies, visant à utiliser l’intelligence artificielle et l’exploitation de données pour identifier, suivre et expulser les « indésirables », selon la terminologie de Trump, pour un coût initial de 30 millions de dollars.
Dès 2022, la Brooklyn Law Review expliquait comment l’appareil sécuritaire américain pouvait cartographier le paysage génomique national sans violer le 4ᵉ amendement ni les droits constitutionnels relatifs aux libertés civiles. Déjà en 2019, le ministère de la Défense avait inscrit les tests ADN récréatifs parmi les menaces stratégiques, au motif qu’ils risquaient d’exposer des informations génétiques sensibles à des puissances adverses. Lorsque l’on sait que le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) autorise la surveillance de tout ce qui n’est pas américain sur la planète, la boucle est bouclée.
À toutes fins utiles, on notera qu’en octobre 2023, une fuite massive de données a touché la société « 23andMe », basée à San Francisco : les informations génétiques de 6,9 millions de clients — dont de nombreux juifs ashkénazes et des ressortissants d’origine chinoise — ont été compromises, selon les médias américains. Des échantillons de ces données se sont retrouvés en vente sur des forums du dark net.



