Avec les grandes migrations estivales débute également la saison des marchés du sud de l’Europe ou du Maghreb, où l’on peut marchander des vêtements et objets en cuir de grandes marques à prix cassés. S’agirait-il de contrefaçons ?
Par Cadfael
N’est pas crocodile qui veut
Des polos siglés d’un crocodile, parfois de bien meilleure qualité que les originaux, se vendent pour quelques pièces. Il en va de même pour les sacs, ceintures et autres articles ornés de lettres entrelacées. Certains considèrent l’achat de ces produits comme une sorte de devoir moral, une forme d’aide au développement, face aux bénéfices colossaux de l’industrie du luxe — laquelle déplore évidemment un manque à gagner.
Selon une publication de l’OCDE parue en mai 2025, l’économie mondiale de la contrefaçon représentait 467 milliards de dollars en 2021. « Les secteurs de l’habillement, des chaussures et de la maroquinerie représentent à eux seuls 62 % des contrefaçons saisies. La Chine reste en tête des pays exportateurs. Les contrefacteurs étendent leurs activités à de nouveaux domaines, touchant presque tous les aspects de la vie quotidienne. Les contrefaçons dangereuses, notamment les pièces détachées automobiles, les médicaments, les cosmétiques, les jouets et les produits alimentaires, sont de plus en plus répandues. »
On notera d’ailleurs que les services de sécurité portugais ont récemment démantelé un réseau de vente de fausses pièces de rechange pour avions de ligne.
Des articles contrefaits à gogo
Au même moment l’Olaf, l’office de lutte antifraude européen, communiquait sur une opération « qui a débuté avec l’ouverture d’enquêtes en 2024, et a déjà permis la saisie de plus de 1,8 million d’articles contrefaits, d’une valeur marchande estimée à plus de 180 millions d’euros. Des saisies ont eu lieu en Autriche, en Belgique, en Allemagne, en Italie et dans des pays tiers. /…/
Les articles contrefaits, arborant les logos de grandes marques de mode, étaient fabriqués avec un soin si méticuleux que même les experts désignés par les marques reconnaissaient leur qualité trompeuse. Les contrebandiers tentaient de dissimuler les marchandises dans des conteneurs, derrière des couches de produits textiles légitimement déclarés. Lors de l’une des opérations les plus importantes, près d’un million de vêtements et d’accessoires contrefaits ont été interceptés au port de Trieste par les services italiens. Les articles provenaient du port d’Ambarli, en Turquie, et étaient destinés aux Pays-Bas. »
La valeur est dans la notoriété
Dans une contribution récente publiée sur fiber2fashion.com traitant des contrefaçons, il est souligné qu’elles « nuisent à la notoriété de la marque. L’attrait de la marque, gage de prestige et de qualité, est diminué lorsque les imitations dominent le marché et rendent les consommateurs indifférents au logo. » Et voilà bien le point central de la question. « Ce changement culturel pousse les marques de luxe à repenser leur approche pour se concentrer davantage sur des designs uniques et moins centrés sur le logo afin de contrer cette tendance croissante. »
Une vraie histoire de faux
Une analyse parue dans wmagazine.com de décembre 2022 nous apprend que : « La falsification existe depuis des millénaires », selon l’historienne Valérie Steele, directrice et conservatrice en chef du Musée du Fashion Institute of Technology de New York. Elle pointe « les copies des débuts des années 1900, lorsque les créateurs américains se rendaient à Paris avec l’intention précise de copier la mode locale et de la ramener /…/ Les vêtements ne portaient même pas d’étiquettes jusqu’au milieu des années 1800, lorsque les créateurs commençaient à les utiliser comme moyen de définir leur authenticité. »
Ce qui rend « l’engouement de la mode pour les contrefaçons si intéressant, c’est en partie l’évolution profonde de la perception des copies. En réalité, les contrefaçons n’ont pas toujours été perçues comme une mauvaise chose. Aux États-Unis, pendant une grande partie du XXe siècle, la copie n’était pas perçue comme un crime ou un mal, mais plutôt comme un argument de vente », explique l’historienne de la mode Einav Rabinovitch-Fox. « De nombreux grands magasins proposant leurs propres collections, ou de grands créateurs, présentaient leurs produits comme des “copies de modèles parisiens” ou comme des “robes comme celles vues à Hollywood”. Nombre de contrefaçons étaient commercialisées comme un moyen de démocratiser la mode et le style auprès du grand public ; l’aversion pour les contrefaçons a toujours été présente chez ceux qui cherchaient à maintenir les hiérarchies de classe et de culture. »
Notre société aime le faux, le fake, que ce soit par ironie, ou par contestation. Le faux se joue des notions de classe et d’ordre établi.
Dans un climat politique délétère, la technologie offre tous les outils pour nous inonder de faux de toutes sortes, souvent soutenus par des influenceurs aux pouvoirs surréalistes. L’intelligence artificielle constitue le faux suprême qui prétend remplacer le génie humain. Et in fine, l’humanité se retrouve plus que jamais tiraillée entre le vrai et le faux.
Au début de la création il y avait l’arbre de la vérité, le pommier, l’arbre de la science du bien et du mal. Les humains en ont goûté et ont découvert la vérité ce qui les rendait égal aux dieux. Divin ou pas, notre discernement est mis à l’épreuve.
Pour paraphraser Hamlet : acheter ou ne pas acheter, c’est la question.


