Le champion chinois de l’ultra-fast fashion, Shein, est dans le collimateur de la justice française pour avoir commercialisé des poupées sexuelles à caractère pédopornographique sur sa plateforme de vente en ligne. Divulgué début novembre, le scandale alimente la guerre commerciale entre l’Union européenne et Pékin. Mais au-delà de Shein et de la Chine, c’est tout un modèle de consommation éphémère et à bas prix qui est en cause.
Rédaction : Fabien Grasser
Un premier signalement citoyen est effectué autour du 25 octobre. Cinq jours plus tard, la rédaction du magazine 60 millions de consommateurs alerte à son tour la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) de la présence sur le site français de Shein de poupées sexuelles aux allures d’enfant. « Leur description et leur catégorisation sur le site permettent difficilement de douter du caractère pédopornographique des contenus », constate la répression des fraudes, qui saisit le parquet de Paris.
Englué dans d’inextricables débats budgétaires face à un hémicycle fracturé, le Premier ministre français, Sébastien Lecornu, se saisit de l’affaire le 5 novembre. Et il fait forcément consensus lorsqu’il s’agit du géant chinois de l’e-commerce. Implanté dans 150 pays – mais pas en Chine –, Shein est le champion de l’ultra-fast fashion, conspué pour son modèle de production basé sur l’exploitation des travailleurs, son activité particulièrement destructrice pour l’environnement et la mauvaise qualité de ses produits, composés de 75 % de matières synthétiques, potentiellement dangereux pour la santé des consommateurs (lire également sur notre site femmesmagazine.lu). Une cible facile pour le chef du gouvernement français, qui fixe alors un ultimatum de 48 heures à Shein pour mettre sa plateforme en conformité et retirer les poupées pédopornographiques, mais aussi les armes de première catégorie, également découvertes à la vente par les agents de la DGCCRF.
Face à la tempête, la marque, dont le siège est aujourd’hui domicilié à Singapour, cherche à minimiser sa responsabilité. Elle fait valoir que les produits incriminés ne font pas partie de son catalogue, mais sont vendus par des tiers sur sa marketplace. Elle en annonce immédiatement la fermeture en France, tout en continuant à exposer les mêmes articles sur ses plateformes ailleurs dans le monde. Le mea culpa est donc tout relatif, mais le gouvernement français accorde un sursis à l’entreprise, provoquant la colère d’associations de défense de l’enfance, pour qui on ne transige pas avec une entreprise qui tire profit de la vente de produits pédocriminels.
La capitale mondiale du chic secouée
Shein devra néanmoins répondre devant la justice française dans les semaines et mois à venir. Dans la foulée, les autorités ont ordonné des contrôles stricts sur 200 000 colis Shein à l’aéroport de Roissy-Charles-De-Gaulle. Sans surprise, les douaniers y interceptent des milliers de paquets contenant des jouets dangereux, des appareils électroménagers défectueux, des chargeurs qui s’enflamment, des contrefaçons…
Hasard du calendrier ou non, l’affaire est révélée quelques jours avant l’ouverture du premier magasin Shein permanent au monde, au sixième étage du BHV Marais à Paris, le 7 novembre. Déjà fortement contestée en amont, l’ouverture de ce corner dans la capitale mondiale du chic gagne encore en intensité. Son inauguration donne lieu à un face-à-face tendu entre les premiers clients faisant la queue devant le grand magasin et quelques centaines de manifestants qui les invectivent. Pour tenter d’apaiser le courroux français, Donald Tang, le patron de Shein, propose une rencontre au ministre du Commerce, Serge Papin, qui lui oppose une fin de non-recevoir.
Le 7 novembre toujours, son homologue du Commerce extérieur, Nicolas Forissier, dit en revanche tout le mal qu’il pense de Shein aux autorités chinoises lors d’une visite à Shanghai, la région où la marque fait fabriquer la plupart de ses modèles dans des ateliers artisanaux, puisqu’elle n’exploite ni ne possède d’usine en propre. Les interlocuteurs du ministre français sont évidemment bien en peine de le contredire, s’agissant d’une affaire pédocriminelle. Mais à Pékin, l’on soupçonne aussi une manœuvre dont l’objectif est de porter atteinte à ce modèle commercial permettant à la Chine d’inonder le monde de produits bon marché, par l’intermédiaire de Shein, mais aussi d’autres géants de l’e-commerce comme Temu ou AliExpress. Après avoir été l’usine du monde ces dernières décennies, la Chine ambitionne désormais d’en devenir le magasin. Pour Pékin, l’enjeu est à la fois économique, géopolitique et culturel.
Temu, Wish, eBay, Joom et Amazon…
Dans un contexte international, où les tensions déjà nombreuses sont attisées par la guerre des taxes douanières de Donald Trump, l’Union européenne craint depuis des mois de voir la Chine submerger le continent de ses produits, une menace pour son industrie et son commerce. Depuis fin août, les États-Unis imposent des droits de douane sur tous les colis entrants à partir de 100 dollars, là où la franchise était auparavant fixée à 800 dollars. Les Européens envisageaient de faire de même avec tous les colis arrivant de pays tiers à la mi-2028, à l’occasion d’une révision de l’union douanière. Mais les événements de ce début novembre agissent comme un accélérateur sur le calendrier et le 13 novembre, les ministres européens des Finances, réunis à Bruxelles, s’entendent pour mettre en place des taxes sur tous les colis d’une valeur supérieure à 150 euros à partir du premier trimestre 2026. La Commission européenne propose en outre d’imposer des frais de traitement d’une valeur de 2 euros par colis. Dans le jeu des rivalités et de domination opposant les grands blocs, l’économie est devenue à la fois un moyen et une fin en soi.
Peut-on pour autant résumer l’affaire Shein à un énième épisode de la guerre commerciale et d’influence que se livrent Européens et Chinois ? Depuis la découverte de poupées à caractère pédopornographique sur le site de Shein, la France a intensifié ses contrôles sur les colis issus des grandes plateformes d’e-commerce. Le résultat est édifiant : les chinoises Temu et AliExpress, les américaines Wish et eBay, ainsi que la lettone Joom sont épinglées – et signalées à la justice –, car elles proposent également à la vente des poupées pédopornographiques ou des armes de type coup de poing américain et des machettes. Amazon, mais aussi Wish et Temu, devront par ailleurs répondre du non-respect de leurs obligations de filtrage des mineurs aux images à caractère pornographique. Amazon est aussi visée par une plainte en Suède pour avoir mis en vente… des poupées à caractère pédopornographique. La plateforme de Jeff Bezos a déjà fait l’objet de poursuites similaires en France il y a quelques mois.
Une autre garde-robe est possible
Dans un entretien au Parisien le 14 novembre, le ministre du Commerce, Serge Papin, assure que les contrôles ciblés désormais menés par la douane révèlent que huit colis sur dix ne sont pas conformes. Réaliser des contrôles exhaustifs tient évidemment d’une gageure. Shein expédie à lui seul quelque 500 000 colis par avion chaque jour.
Toutes plateformes confondues, ce sont des milliards de paquets qui transitent annuellement à travers la planète. Avec 7 000 à 10 000 nouveaux vêtements proposés quotidiennement à la vente sur son site, Shein fait facilement figure d’épouvantail. Mais au-delà, c’est tout un modèle de consommation éphémère et à bas prix qui est en cause.
Ce modèle prospère d’autant mieux en période de poussée inflationniste où les consommateurs ont vu leur pouvoir d’achat chuter parfois drastiquement au cours des dernières années. Avec Shein ou Temu, les consommateurs peuvent en outre s’offrir des vêtements directement inspirés de la haute couture, ces marques étant passées maîtres dans l’art du plagiat. Ce qui leur vaut, là encore, d’innombrables poursuites judiciaires intentées par des créateurs. « La lutte contre la fast fashion est un combat de longue haleine », affirme Nicole Lipman dans une tribune publiée dans le Guardian, après la révélation de l’affaire Shein en France. Écrivaine et journaliste, cette américaine est l’auteure de nombreux articles et d’un documentaire sur Shein. Pour gagner contre l’ultra-fast fashion, « nous devons radicalement réévaluer et réorienter notre rapport aux vêtements. Nous devons apprendre à aimer les vêtements que nous possédons déjà », écrit-elle dans le quotidien britannique. Appelant notamment à acheter des vêtements de seconde main et à les réparer, elle conclut par un vibrant : « Un autre monde est possible, une autre garde-robe aussi ! »
Article initialement publié dans le Femmes Magazine du mois de décembre 2025 n°272.


