S’installer, boire un verre, assouvir une fringale ou dîner en tête-à-tête, profiter d’une belle terrasse… Contrairement leurs homologues dans de nombreuses villes européennes – comme Vienne, Hambourg, Milan ou Lisbonne où c’est une habitude – les musées et autres institutions culturelles luxembourgeoises n’ont jamais vraiment été synonymes de gastronomie ou de convivialité. Mais le vent semble tourner, grâce à de jeunes acteurs locaux qui font bouger les carcans et secouent un peu tout ça, avec des succès récents. Alors va-t-on enfin « manger au musée » ? Peut-être bien que oui…

Par Fabien Rodrigues / Photo principale : ©Public House

C’est un constat que les amoureuses et amoureux de culture ont pu faire ces dernières années : si les musées et centres culturels luxembourgeois disposent souvent d’un espace de restauration conséquent, d’un éventuel joli bar et/ou encore d’une terrasse fort bien orientée, les concepts successifs s’y sont souvent brisé les dents, faute de formule gagnante ou de public convaincu. En effet, les foodies locaux semblent avoir du mal à « passer le pas » d’aller s’installer dans un desdits établissements, lors d’une visite ou même en en faisant une destination à part entière. Quelques exceptions éventuelles et passagères, oui, mais elles sont loin de faire la règle.

OUTSOURCER C’EST BIEN, MAIS…

Rares sont les institutions à gérer leur entité horeca en interne. On pense au Mudam, par exemple, qui l’a fait pendant de nombreuses années dans son très beau bar-restaurant, avant d’opter pour un prestataire externe. Le premier concept à s’y être alors installé – « Pure », développé par le restaurateur, Fabrizio Annicchiarico – n’avait duré que quelques mois avant de devoir arrêter son activité. Même clap de fin rapide pour le concept végétarien Glow, bien connu à Bonnevoie, mais qui n’a jamais vraiment pris ici, même s’il surfait sur un format pop-up. Il aura fallu l’imparable Chiche ! pour changer la donne…

Même constat du côté de neimënster, qui a enchaîné les exploitants ces dernières années pour la gestion de son restaurant sans jamais réussir à en faire un endroit incontournable, et ce malgré l’atout indéniable qu’offre sa grande terrasse avec vue. L’actuelle Brasserie Abtei, gérée par Kim Mathekowitsch et qui offre une formule gourmande testée et approuvée, organise elle-même quelques soirées festives avec de belles têtes d’affiche, mais peine encore un peu à trouver une clientèle locale d’habitués. Comme ce fut aussi le cas pour le Casino Luxembourg – Forum d’Art Contemporain pendant un bon moment avant l’arrivée récente d’un concept qui marche.

Fête Nationale 2025 @neimënster

Dernier départ et remplacement en date : celui, au printemps du dernier gérant de la Buvette des Rotondes, Fred Canon, un endroit pourtant fréquenté par une communauté éclectique et familiale fidèle, siège des concerts organisés par le centre culturel de Bonnevoie, mais aussi un peu moins « destination » qu’à une époque. Ce qui risque toutefois de changer, on peut le parier, avec l’arrivée imminente de l’équipe du Gudde Wëllen à la tête du bistrot, après un appel à candidatures au suspense tout relatif.

Mais alors, pourquoi ces galères ? Tout d’abord, chaque partie doit comprendre l’autre et faire en sorte que chacun puisse proposer, de manière complémentaire, un service optimal à son public. Un restaurateur qui s’engage dans ce type d’établissement doit bien avoir en tête qu’il s’agit d’une institution culturelle, avec une mission première qui n’est ni la gastronomie ni la fête. Ce qui n’empêche pas de combiner les deux ! De leur côté, les institutions doivent comprendre qu’un exploitant privé doit pouvoir générer un chiffre d’affaires permettant au moins sa pérennité financière et opérationnelle, d’autant plus qu’il doit contractuellement – et c’est normal – s’aligner sur les horaires d’ouverture de l’institution, avec du personnel sur place…

Les tarifs exercés et concertés sont en général modérés, voire bien en dessous de ce qui se pratique ailleurs dans le pays (et surtout la capitale) : il semble donc nécessaire pour les institutions d’assurer aussi leur part de compréhension et de flexibilité, tout comme leurs partenaires privés choisis par elles.

QUOI DE NEUF, DOCTEUR ?

Ces « problèmes » de communication et de vision commune lors de l’installation d’un exploitant choisi
sont ainsi très probablement l’une des raisons majeures des échecs plus ou moins récents en la matière. Mais la scène culturelle semble avoir trouvé enfin un remède et se permettre un renouveau franchement bienvenu lorsqu’on parle de gastronomie au musée – et au sens large. Il faut dire que de bons exemples sont mis à disposition dans la région, comme en atteste le succès critique et populaire du chef, Charles Coulombeau, aux manettes du pôle culinaire du Centre Pompidou-Metz, où il vient de décrocher une étoile Michelin pour son restaurant gastronomique Yozora, en complément d’une brasserie très bien faite pour les visiteurs de la journée.

De la bonne cuisine récompensée, c’est aussi ce dont bénéficie depuis quelques mois le Casino Luxembourg avec son restaurant Public House, mené en cuisine par la Jeune Cheffe de l’Année Gault & Millau Luxembourg, Anne Knepper. On avait déjà senti la possibilité de faire de cette superbe salle de restauration un endroit couru avec le concept péruvien Kay, qui avait enthousiasmé lors de son arrivée en 2021, mais qui s’était malheureusement éteint assez vite, faute – a priori – de fréquentation le soir, alors que l’endroit était enfin ouvert pour le dîner… L’essai est donc transformé avec Public House, qui a même créé une petite terrasse éphémère pour les beaux jours, rue Notre-Dame la saison dernière, et qui accueille de belles tablées midi comme soir, mais aussi et surtout lors des événements organisés par le centre d’art contemporain.

©Public House

Du côté du Mudam, l’arrivée du concept levantin et social Chiche ! et de son chef/gérant sur place, Moudi Alzaher a aussi clairement rebattu les cartes et a fait du Mudam Café et de la terrasse du musée un véritable lieu de vie. La formule Chiche ! marche, ce n’est pas nouveau, comme le prouve le succès des établissements de l’enseigne à travers le pays. De plus, les valeurs sociales du projet s’alignent plutôt bien avec l’institution publique, qui est clairement en mesure de prendre les points de karma qu’elle peut en ce moment suite à quelques déboires internes largement commentés sur la Place… De plus, Moudi s’associe régulièrement avec de jeunes acteurs branchés de la « nuit » luxembourgeoise pour faire vibrer les lieux de manière un peu plus notable lors des nocturnes du mercredi ou pour des événements spéciaux.

©Black Thunder

C’est le cas du Mudam Open Air organisé régulièrement avec le collectif Black Thunder et BAC Luxembourg – véritable célébration couronnée de succès dans le cadre unique du parvis du Mudam et qui amène au musée une population qui n’y a pas encore ses habitudes. Win-win pour tout le monde, après moult tentatives avortées par la direction du lieu les années passées. Comme quoi, quand on veut…

FORMULE MAGIQUE OU BON SENS ?

Concertation, compréhension et concessions vertueuses : voilà donc une équation qui pourrait bien faire sortir les musées et institutions culturelles publiques d’une certaine torpeur dans ce domaine, parfois perçue comme élitiste ou trop niche, notamment par les jeunes professionnels qui continuent d’arriver par centaines chaque année au Grand-Duché et qui ont les moyens et l’envie de fréquenter ce type d’endroit. Car non, l’auditeur junior en Big Four n’est pas une vilaine sorcière dont il faut avoir peur !

Au contraire, bien nourri et diverti, il peut se faire un avocat particulièrement efficace d’une institution auprès d’une communauté avide de bonnes excuses pour ne pas se barrer en avion tous les quatre matins… Le mélange savant a longtemps été une des marques de fabrique des Rotondes, de leur Buvette et de leur parvis pris d’assaut dès les beaux jours. Suite au départ de Fred Canon au printemps, un appel à candidatures a été proposé pour la nouvelle gestion de l’espace, en attendant l’arrivée d’un futur restaurant qui arrivera d’ici une paire d’années (en fonction de l’avancement effectif des grands travaux sur place). Le résultat n’est pas une grande surprise, mais une belle nouvelle : c’est donc bien l’équipe du Gudde Wëllen – qui a décidément le vent plus en poupe que jamais après l’obtention de la buvette du LUGA dans le parc de la capitale – qui a repris les choses en main depuis la fin juin et pour les quatre années à venir au moins !

Et faire venir du beau monde de tous horizons, ça, ils savent faire normalement, en plus d’être des habitués des lieux suite à des collaborations passées. Il ne reste qu’à espérer que cette nouvelle dynamique inspire à gauche et à droite, à neimënster par exemple où il y a encore beaucoup de potentiel de progression, avec l’arrivée du nouveau concept prometteur Mezza, en bas du Théâtre des Capucins aussi, ou encore à la Kulturfabrik d’Esch-sur- Alzette, où on aimerait voir une synergie plus grande avec le K116 – bonne adresse, mais peu présente dans l’expérience visiteurs sur place. Et que le bon sens et le souci de proposer des expériences mémorables aux citoyennes, citoyens, visiteuses et visiteurs du Luxembourg restent au centre des prochaines collaborations entre culture et horeca…

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