Originaire du Portugal, Catarina Barbosa a rejoint il y a plus de 10 ans le Luxembourg après un passage par la Suisse. Ce mois-ci, la danseuse et désormais chorégraphe fête ses 33 printemps, on la retrouvera sur scène en solo et, en coulisses, pour la 4e édition de la Plate-Forme AWA. Depuis les années Covid, la jeune maman vit des moments difficiles, mais elle retrouve désormais une nouvelle énergie. En 2025, elle a été lauréate de la Bourse Expédition et nommée artiste du Réseau Grand Luxe. Celle qui dit « dessiner mes propres univers me fait du bien » se rassure avec fraises et chocolat noir. Elle se raconte autour d’une camomille-miel réconfortante un après-midi de janvier. Rencontre.

Rédaction : Karine Sitarz / Photo : David Angeletti

Dans quel environnement avez-vous grandi ?

Je suis née à Póvoa de Varzim, un petit village près de Porto, à dix minutes à pied de l’océan, où toute la famille vit encore, je suis la seule à être partie. J’ai grandi avec un frère, Pedro, qui a sept ans de plus que moi. Il a toujours pris soin de moi et aujourd’hui, on travaille ensemble (ndlr : photographe et vidéaste, il participe à ses spectacles). J’ai une relation unique avec lui et avec mes parents.

À quand remonte la danse ?

D’après ma maman, j’ai toujours dansé et chanté à la maison. Un jour, alors que je passais devant une école de danse, j’ai vu une fille s’entraîner sur Le lac des Cygnes, de retour à la maison, j’ai annoncé que je voulais être danseuse. Ainsi vers 5 ans, j’ai commencé la danse classique, puis la danse jazz et la gymnastique. Ma fille danse tout le temps aussi, mieux que moi à son âge.

Y a-t-il un souvenir d’enfance qui vous accompagne toujours ?

Les promenades l’après-midi avec mon grand-père paternel, il n’est hélas plus là. On allait au parc puis il m’emmenait au cours de danse. On était très proches, les gens disaient qu’on avait tous deux des yeux comme des olives noires. Il y a aussi des souvenirs de fêtes pleines de monde, typiques des familles portugaises.

Le Portugal est présent dans vos œuvres, quels liens gardez-vous avec lui ?

Avant, j’y allais souvent, j’y ai passé la majeure partie de ma grossesse, mais depuis que ma fille a commencé l’école (NDLR : Matilda a 5 ans), c’est plus difficile. À Noël dernier, j’y étais mais trop tard pour revoir mon deuxième grand-père, il y a une grande douleur à voir les gens vieillir puis partir. Je suis de plus en plus triste de ne pas être là-bas, ma famille me manque.

Quelles ont été les étapes marquantes de votre parcours ?

Je suis partie de chez moi vers 15-16 ans. À l’époque, j’étudiais les sciences et les technologies, mais comme je voulais danser, je suis allée au Conservatoire à Lisbonne. J’y suis restée deux ans avant de rejoindre en 2011 le Ballet Junior de Genève pour trois ans. Dans ces deux écoles, j’ai de très bons souvenirs mais aussi de très durs. À Genève, j’ai commencé la danse contemporaine et rallié la Compagnie Gilles Jobin, le classique posant problème en raison de ma taille et de mon parcours. J’y ai rencontré Baptiste Hilbert, on est venu au Luxembourg deux ans plus tard.

Pourquoi avoir posé vos valises ici ?

Il y a un très bon statut pour les intermittents du spectacle et beaucoup d’aides pour la chorégraphie, ce que Baptiste voulait faire. Lui avait sa famille à Arlon. L’accueil ici a été exceptionnel. Nous avons rencontré l’équipe du Trois C-L, des chorégraphes de la région, suivi des cours puis créé notre compagnie AWA As We Are et la Plate-Forme AWA, qui a tout de suite séduit Jérôme Konen du Kinneksbond. Les projets se sont enchaînés, nous nous sommes mariés et Matilda est née en 2021, au Portugal. J’étais enceinte en plein Covid, cela a été très difficile, je me sentais isolée, avec un stress énorme car j’avais pris beaucoup de poids. Après la naissance de Matilda, j’ai décidé de rentrer au Luxembourg et dès le mois de mai, j’ai eu une semaine de recherche à Lyon avec Léa Tirabasso, c’était drôle nous allaitions toutes les deux pendant les pauses.En été, il y a eu avec Baptiste notre premier grand spectacle, « Shoot the Cameraman », j’ai dû refaire un tout nouveau costume (rires) !

Qu’est-ce qui vous fait aujourd’hui courir, créer, rêver ?

Après une période très dure, j’avais besoin de revivre, de danser… Matilda a été un levier. J’ai compris que j’étais plus forte que je ne le pensais, que j’avais des choses à dire. Ainsi j’ai créé Mary’s Daughters, une pièce sur le plaisir féminin, sujet toujours un peu tabou, avec une équipe incroyable dont les danseuses Laura Lorenzi et Cheyenne Vallejo. La première a eu lieu en mai 2025 au Trois C-L. L’an dernier, il y a eu aussi « Estranha forma », chorégraphié avec Laura Lorenzi, ce solo parle d’environnement, de religion, de famille, de pays natal. Mon frère a pris des photos chez ma grand-mère, et de moi dans la cuisine de ma mère en train d’éplucher des pommes de terre, c’est un peu comme si je me mettais dans leur peau, mais sans me sentir à l’aise avec ces gestes-là. Comment se façonne-t-on par rapport à tout ce qui est autour de nous ?

Ces deux créations célèbrent la femme…

Oui, elles se rejoignent tout en étant très différentes. Mary’s Daughters est une ode au plaisir féminin, à la force et à la sororité, il y a trois femmes, trois sœurs, trois amoureuses ou 3 déesses, on est dans un monde fantastique. « Estranha forma » (NDLR : à voir le 24 février à Opderschmelz), c’est un parcours qui se termine de façon nostalgique avec un fado, je coupe des oignons et pleure, je sais que je ne vais plus retourner en arrière, mais je ne sais pas ce qui viendra après. Cet après sera au cœur d’une autre histoire… À l’horizon de 2027.

À peine arrivée ici, vous avez créé avec Baptiste la Plate-Forme européenne AWA pour faire se rencontrer amateurs et professionnels. Racontez-nous.

Au début, c’était un week-end, désormais on a deux semaines. On travaille à fond avec Baptiste, même si côté privé, nos relations ne sont plus les mêmes, pour ce festival qui se déroule au Trois C-L et au Kinneksbond. Au fil des ans, on a su garder un grand focus sur les amateurs. Cette année, on aura six compagnies internationales, une création d’Anne-Mareike Hess avec la Junior Company CND Luxembourg, des stages pour des personnes à besoins spécifiques, des workshops…

Avez-vous une belle rencontre à partager ?

Celle avec Léa Tirabasso, tellement humaine, intelligente, intéressante, elle nous fait aller hors des zones de confort et m’a fait changer mon regard sur la danse. J’ai commencé à travailler avec elle en 2018, au départ je ne comprenais pas pourquoi elle me voulait, car j’étais très pudique. Avec « The Ephemeral Life of an Octopus » (NDLR : sélectionnée dans les Twenty20 du réseau Aerowaves), j’ai compris que la danse n’était pas seulement du mouvement ou de la beauté. Léa m’a donné envie de continuer à danser pour elle, je serai dans son prochain spectacle.

Questions à la volée

+ UNE MUSIQUE : Quien lo diría?, de la tromboniste et chanteuse catalane Rita Payés, vue en concert à la Philharmonie et qui m’a inspirée pour mon solo.

+ UNE FEMME INSPIRANTE : Ma mère, une femme forte, qui m’a toujours soutenue et encouragée. J’espère avoir la même relation avec ma fille.

+ UNE DESTINATION : Vila Flor pour du camping avec ma famille. On voyageait de nuit, je voyais les étoiles tout en écoutant les Bee Gees, la musique de mon papa.

Interview publiée initialement dans le Femmes Magazine de février 2026.