De la Polynésie au Luxembourg, Camille incarne l’accueil, la passion et la résilience d’un métier qui ne s’arrête jamais. Au cœur du restaurant, elle fait vivre le lien humain qui définit la maison.
Rédaction : Maria Pietrangeli
Comment est né le projet Camille et Julien ? Et quelle a été l’étincelle qui vous a convaincu, vous et votre mari, de vous lancer ensemble dans cette aventure ?
Camille et Julien, c’est l’histoire d’un couple formé en Polynésie, où tous deux travaillaient dans l’hôtellerie-restauration. Après des expériences enrichissantes, Julien issu d’une famille de restaurateurs et passé chez Ducasse, moi formée chez Four Seasons à Londres et Paris, nous avons choisi de travailler ensemble en Guadeloupe, où la gestion d’un hôtel sur Basse-Terre a confirmé notre envie d’évoluer côte à côte. Plus tard, installés à Chantilly où Julien a obtenu une étoile, nous sommes devenus parents et avons voulu créer notre propre projet. Deux options s’offraient à nous : rester en France ou rejoindre le Luxembourg, où la famille de Julien est installée. Le Grand-Duché s’est imposé, réunissant soutien familial et solidité économique. Ainsi est née « Camille et Julien », notre aventure commune au Luxembourg.
Comment parvenez-vous à harmoniser votre double rôle, chef d’entreprise et partenaire de vie, au sein d’un même projet ?
Dans la restauration, la frontière entre vie professionnelle et personnelle est très mince : c’est une passion qui nous accompagne du matin au soir, même si l’équilibre n’est pas toujours simple. Nous avons longtemps vécu au-dessus du restaurant avant de déménager à la naissance de notre deuxième fille, pour retrouver un peu de distance, même si le travail reste très présent dans nos échanges. Avec deux enfants et des horaires exigeants, tout repose sur une bonne organisation… et sur cette passion qui continue de nous porter. L’identité culinaire du restaurant repose sur la signature de mon mari, formé auprès de Robuchon, Ducasse et Fréchon. Sa cuisine est profondément française, fidèle aux grands classiques qu’il élève au niveau gastronomique, enrichie de la fraîcheur de ses expériences en Polynésie et aux Antilles. Notre démarche est durable : produits locaux, de saison, forte place du végétal, et un potager d’herbes aromatiques devenu central dans ses sauces et garnitures. S’il est reconnu pour son menu entièrement végétal, il excelle aussi dans la cuisine de chasse : champion du monde du lièvre à la royale en 2022 et récemment distingué pour sa tourte de Pithiviers, deux univers qui définissent pleinement sa signature.
Quelles sont les plus grandes difficultés que vous rencontrez aujourd’hui en tant qu’entrepreneur dans la restauration, et comment vous y adaptez-vous ?
Le Covid n’a pas tout changé, mais il a accéléré des tendances déjà présentes, notamment autour du personnel. Les confinements successifs ont rebattu les cartes : beaucoup de professionnels expérimentés ont quitté la restauration pour se reconvertir, laissant derrière eux un vide difficile à combler. Nous nous sommes retrouvés avec un vivier plus jeune, moins formé, parfois propulsé trop vite à des postes importants, ce qui crée un déséquilibre dans les équipes. Les attentes des clients évoluent aussi très vite, ce qui demande une capacité d’adaptation constante. Mais cette période ouvre aussi de nouvelles perspectives : certains terrains restent peu explorés, comme la vente à emporter gastronomique ou le service étoilé à domicile, qui offrent aujourd’hui un potentiel réel de développement.
Comment gérez-vous la pression et les imprévus, qu’ils soient en cuisine ou en salle ?
On avance dans ce métier avec le sourire, même si l’on mesure avec le temps à quel point il peut être physiquement exigeant. J’ai vu, au fil de mes expériences, combien cela pèse à partir d’un certain âge. Mais l’expérience apporte aussi de la sagesse : on sait que chaque tempête finit par s’apaiser. Ce qui nous aide beaucoup, c’est le fait de travailler en couple. On partage tout : une situation de salle trouve une oreille attentive en cuisine, et inversement. C’est un véritable pilier. D’ailleurs, beaucoup de grandes maisons au Luxembourg reposent aussi sur des couple, Mosconi, Magnier au Clairfontaine, Linster, Molard à Ma Langue Sourit… Il y a une force particulière qui naît de ces duos.
Le secteur de la restauration évolue vite. Quelle tendance actuelle vous inspire ou vous inquiète ?
Le secteur évolue vite, mais une chose reste certaine : les gens auront toujours besoin de manger. Même avec l’IA et la digitalisation, l’accueil, le sourire et la relation humaine demeurent irremplaçables. C’est la vraie valeur ajoutée des restaurateurs. Aucune tendance n’est réellement inquiétante : elles offrent plutôt l’occasion de se réinventer, car reproduire la restauration d’autrefois n’aurait plus de sens. Cette remise en question permanente est stimulante. Nous envisageons notamment de développer la vente à emporter gastronomique, pour prolonger l’expérience au-delà du restaurant. Malgré les mutations, le métier a encore de l’avenir : il ne disparaîtra pas.
Quelle place accordez-vous à la relation client et comment gardez-vous un lien de proximité avec votre clientèle ?
La relation client est essentielle, encore plus au Luxembourg où le contact humain compte beaucoup. Les clients viennent pour « Camille et Julien » et attendent notre présence. Lorsque j’ai été moins visible en salle après la naissance de notre deuxième enfant, j’ai senti que cela manquait aux habitués. Je fais donc au mieux pour concilier mon rôle de mère et celui que j’ai au restaurant, sans soutien extérieur régulier, afin d’être là autant que possible. Et je reste toujours disponible : du lundi 1h du matin au dimanche minuit, quiconque appelle tombe sur moi, parfois avec un fond de bruit familial, mais toujours présente. C’est quelque chose que les clients apprécient énormément.
Si vous deviez transmettre un conseil à de jeunes entrepreneurs qui souhaitent ouvrir un restaurant en couple, quel serait-il ?
Ouvrir un restaurant en couple exige une entente très solide et beaucoup de communication. Avec des enfants, un couple fonctionne déjà comme une petite entreprise, et créer un restaurant revient presque à accueillir un nouveau « bébé ». Il faut donc être sûr de la force du duo et de la complémentarité des compétences. Mon conseil serait de se lancer progressivement : éviter d’acheter tout de suite et privilégier une location-gérance ou une formule souple permettant de se retirer si nécessaire. Des dispositifs juridiques existent pour protéger chacun. En bref : ne pas tout miser d’un coup, car la moindre difficulté financière, matérielle ou liée à la fatigue peut rapidement compliquer les choses.
Interview initialement publiée dans le Femmes Magazine n°273 de janvier 2026.



