Longtemps les artistes femmes ont été « invisibilisées », mais aujourd’hui elles ont trouvé leur place sur les cimaises et sont à l’honneur simultanément de trois expositions à Paris.

De « Femmes peintres, naissance d’un combat, 1780/1830 » au musée du Luxembourg, à « Elles font l’abstraction » sur les peintres femmes au XXe siècle au Centre Pompidou, et enfin « Natures mortes », carte blanche à la plasticienne allemande Anne Imhof au Palais de Tokyo.

« La conjonction des trois expositions sur trois générations d’artistes femmes est un signe des temps: preuve qu’une génération d’institutions, de commissaires, d’historiens d’art et de visiteurs reconnaissent qu’un pan de l’histoire de l’art a été oublié et qu’il est nécessaire de la ré-écrire », analyse l’historienne de l’art Camille Morineau, créatrice du site AWARE de promotion des artistes femmes.

Au mur de l’exposition « Femmes peintres, naissance d’un combat, 1780/1830 », on peut lire cette lamentation de l’abbé de Fontenay, intellectuel en vue au XVIIIe siècle: « Cette nouvelle manie de se faire femme peintre! ». L’exposition fait ressortir de l’oubli ces artistes qui ont été exposées aux salons, ont formé des élèves et suivi des cours de grands maîtres. 

La commissaire Martine Lacas explique les raisons de l’effacement de ces artistes talentueuses jusqu’alors: « l’interdiction de pratiquer le nu et donc la peinture d’histoire, leur niveau moindre de formation, le numerus clausus à l’Académie royale, la vocation matrimoniale, maternelle et domestique, la limitation de leur pratique à des genres mineurs ».

C’est donc bien avant la Révolution que « l’entrée des femmes dans l’atelier va remplacer la transmission dans l’atelier familial. Et elles ne se limitent pas au travail de copie », relève le directeur du musée, François Grolleau. 
« La fin du XVIIIe-début XIXe fut une de ces parenthèses enchantées où les créatrices avaient le vent en poupe », confirme Camille Morineau. Puis les monstres sacrés comme David ou Girodet écrasent tout autour d’eux, reléguant dans l’oubli ces artistes. 

Paradoxe : alors qu’un tableau montre l’atelier du peintre néoclassique Abel de Pujol rempli de peintres femmes, seulement six femmes dans une foule d’hommes figurent sur un tableau de François-Joseph Heim, immortalisant une remise de prix par Charles X au Salon de 1824.

Arbre généalogique

L’exposition « Elles font l’abstraction » à Beaubourg propose un parcours chronologique au XXe siècle des artistes femmes (plasticiennes, danseuses, photographes, réalisatrices, etc.) sans pour autant délivrer un message féministe. L’exposition montre l’extrême diversité des inspirations de 110 artistes. Certains tableaux pourraient être signés Vasarely, Mondrian…

Pourtant, l’effacement des femmes persiste, subtilement. Un arbre généalogique, « l’arbre de l’art moderne » de Miguel Covarrubias de 1933, est significatif: il déploie toutes les branches de l’impressionnisme, avec des feuilles désignant… une trentaine d’hommes.

En 1942, le peintre américain Hans Hofmann écrira à son élève Lee Krasner ce compliment sexiste: « Cette peinture est tellement réussie qu’on ne la croirait pas due à une femme ». L’architecte allemand Walter Gropius préconise l’égalité hommes-femmes dans son mouvement Bauhaus, mais elles sont reléguées à des activités secondaires comme le tissage. 

Les raisons de l’effacement ne sont pas forcément la discrimination, certaines artistes voulant rester discrètes et dans l’ombre de leur époux célèbre. Au Palais de Tokyo, c’est tout l’espace de béton mis à nu qui est livré à l’oeuvre radicale de la plasticienne allemande Anne Imhof.

Lion d’or 2017 pour son oeuvre « Faust » (« Poing ») à Venise, elle fait participer une trentaine d’artistes à son installation qui ressemble à un corps souffrant de toutes les agressions du monde. Son exposition se veut un cri de rage contre la société de consommation. « Le beau geste d’Ann Imhof prouve qu’aujourd’hui les jeunes artistes femmes peuvent avoir une puissance et une reconnaissance égale aux hommes », analyse Camille Morineau.

– Femmes peintres, Musée du Luxembourg, jusqu’au 4 juillet

– Elles font l’abstraction – Beaubourg, jusqu’au 23 août

– Natures mortes, Anne Imhof, Palais de Tokyo, jusqu’au 24 octobre