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Filip Markiewicz: occuper l’histoire

Filip Markiewicz est un artiste multidisciplinaire. Certains le connaissent comme musicien, d’autres comme plasticien. Ce qui est sûr c’est qu’il s’engage et prend position. Ouvert et accueillant, il nous dévoile quelques facettes de son univers artistique et partage ses rêves, ses angoisses et ses coups de gueule.

En marge de l’expo «Silentio Delicti», ouverte le mois dernier à l’Abbaye de Neumünster, nous avons rencontré Filip Markiewicz, jeune plasticien luxembourgeois d’origine polonaise de 32 ans. C’est sa mère, la peintre Lidia Markiewicz, qui lui a transmis sa passion pour l’art. Parcours classique: études d’arts plastiques à Strasbourg avant de devenir artiste. «Je ne sais pas si c’est un métier, si ça le sera, je pense que c’est davantage une attitude». Bien avant les arts visuels, il y avait la musique. Les cours de piano et surtout la guitare qui l’accompagne toujours et qui a eu vite fait de prendre le pas. Et paradoxalement, alors qu’il commence ses études de plasticien, c’est la musique qui l’occupera «peut-être par esprit de contradiction». C’est ainsi qu’est né Raftside, projet solo avant de devenir aventure collective. Après avoir jonglé entre les deux mondes, Filip se focalise sur les arts visuels, le dessin, la vidéo, les installations et la performance, toutes ces formes d’expression qui sont pour lui complémentaires. Des performances qu’il multiplie, «toujours ce besoin de monter sur scène», et qu’il lie étroitement à ses expos.

Son entrée dans le monde professionnel se fera grâce à la Galerie Beaumontpublic et à Martine Schneider. «Elle m’a beaucoup aidé, m’a permis de rencontrer de nombreux artistes. Notre relation est devenue familiale». Filip tisse sa toile d’expo en expo. Les thématiques reviennent. Les oeuvres se font écho. Les symboles sont récurrents. Les obsessions aussi. «Avoir un projet artistique est une sorte de virus, on ne peut y échapper, nuit et jour on y pense. La vie fait partie de ce processus de création». Cet «enfant de la génération image», comme il se décrit lui-même, interroge les images sous toutes leurs formes et met en perspective les discours qu’elles véhiculent. Leur violence notamment. Il récupère, recycle, revisite signes graphiques, symboles, codes, slogans, icônes. Les images médiatiques et celles de notre «société du spectacle» l’ont longtemps inspiré. Mais avec «Silentio Delicti», comme en 2011 avec «Sacrifice Bank», il s’est focalisé sur «quelque chose de plus universel, de plus cauchemardesque et d’assez éloigné de l’aspect pop art avec lequel j’ai commencé et qui vient probablement du monde de la musique».

Les icônes ont toujours intéressé Filip qui a choisi de les retravailler à travers le dessin. «Gratter le papier, laisser une trace, une empreinte. Le papier et le crayon, c’est la manière la plus pauvre de s’exprimer». Cette iconographie était pour lui «un moyen de désamorcer ce qui ressort des médias, ce côté force et pouvoir, impressionnant et spectaculaire, retirer tout cela pour ne garder que l’élémentaire, que l’émotion». Filip Markiewicz relie inlassablement actualité et histoire. Il les déconstruit de manière quasi chirurgicale et, à partir de là, tricote «un monde poétique, de l’ordre du rêve ou du cauchemar, de l’irrationnel, dans le but de l’expliquer». Il confronte public et privé, mêle souvent des concepts antagonistes, réunit sur le plan de la feuille des réalités qui s’entrechoquent et dont la juxtaposition parfois dérange. Histoire de «bousculer les idées» et de rendreattentif aux dérapages du monde. Faut-il y voir de la provocation? De l’ironie? «Une part de provocation sûrement. Mais c’est notre monde qui est comme ça. On zappe de la téléréalité à un massacre, l’ironie se trouve là».

Avec «Silentio Delicti» (Le silence du crime), projet né il y a deux ans suite à sa rencontre avec Guy de Muyser, Filip Markiewicz a eu l’idée de travailler sur l’histoire tumultueuse de l’Abbaye de Neumünster, tour à tour abbaye, caserne, hôpital militaire, prison
de droit commun et prison politique sous la barbarie nazie, pour parler de notre monde, de la société, de sa fragilité et de ses dérives. Filip Markiewicz a décidé d’«occuper l’Histoire pour ne pas refaire les mêmes erreurs». La monumentale installation s’appréhende comme un «symbole d’alerte», une invitation à l’indignation et à la vigilance alors que discriminations, replis identitaires et relents xénophobes se multiplient. Et Filip Markiewicz de pousser un autre coup de gueule: «il y a des réactions qui m’exaspèrent, comme cette histoire à Pétange où des gens se sont mobilisés contre des demandeurs d’asile parce qu’ils ne voulaient pas qu’ils s’installent à côté d’une école. Ce sont des faits qui rappellent l’Histoire!» Contre l’instrumentalisation des êtres humains, Filip Markiewicz a écrit en référence à Michel Foucault le manifeste «Technologie de dépolitisation du corps» inspiré par John Lennon. L’art est donc un combat? «Je me sens proche de cette idée même si j’aime aussi regarder des choses uniquement pour leur beauté. Je suis pour que l’art ait une fonction dans la société, qu’il soit une forme de questionnement». Ce n’est donc pas un hasard si l’oeuvre de Filip Markiewicz fait référence à Joseph Beuys, pour qui l’art a une action directe sur la vie, et à son concept de «plastique sociale». Il est aussi pour Filip le meilleur moyen pour expliquer les choses aux enfants.

Depuis 2 ans l’artiste vit à Berlin. Une ville qu’il connaît bien pour y avoir passé beaucoup de temps pendant ses études et pour l’avoir souvent traversée avec ses parents quand ils allaient en Pologne. «Cette ville est un concentré de mon/notre histoire… du départ de Pologne à l’arrivée au Luxembourg». Un voyage qui était déjà au coeur de «Zollzeit», sa première installation, cosignée avec sa mèreet présentée en 2006 dans le Kiosk. «Une sorte de voyage dans le temps, de la Pologne des années 70 à aujourd’hui». «Silentio Delicti» est traversée d’images familiales et de souvenirs personnels. «C’est la première fois que je montre aussi clairement mon côté polonais». Rencontre entre mémoire collective et mémoire individuelle. Flashback vers l’enfance. «S’il devait y avoir une
seule finalité à cette exposition, ce serait de protéger les enfants, de les mettre en garde». D’ailleurs pour Filip, s’il ne devait rester qu’une matière à l’école, ce serait l’Histoire. C’est fondamental. L’artiste est passé par l’enseignement… Il est aujourd’hui papa…

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