Avec son énergie vibrante et contagieuse, l’actrice Ana Geislerová irradie autant qu’elle captive. Cinq Lions tchèques en poche, elle pourrait s’arrêter là. Mais née sous le signe du Dragon, elle refuse de regarder en arrière. Pour elle, tout reste à conquérir : de nouveaux rôles, de nouveaux défis, surtout hors de son pays, là où personne ne la réduit à ce que l’on croit déjà savoir d’elle. Sa voix est un souffle créatif, une promesse de se réinventer et de surprendre toujours. Elle viendra au Luxembourg présenter le film Caravan le 16 octobre dans le cadre du Festival CinEast. Rencontre entre intimité et universalité.
Rédaction : Alina Golovkova
Vous avez grandi à Prague dans une famille artistique. Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ?
J’ai grandi sous le régime communiste, mais mes souvenirs sont lumineux. Ma mère est peintre, mon père japanologue (NDLR : spécialiste de la civilisation japonaise). J’ai grandi entourée d’art et de liberté. Quand j’avais 14 ans, le régime est tombé et j’étais prête à vivre pleinement. C’est là que j’ai commencé à tourner, et depuis je n’ai jamais arrêté.
Comment le cinéma est-il entré dans votre vie ?
Dans ma famille, ma grand-mère et ma tante étaient comédiennes de théâtre. Pour moi, c’était presque naturel d’essayer. Mais je n’ai jamais aimé le théâtre, j’ai toujours rêvé de cinéma. Je collectionnais des images de Monica Vitti, Anna Magnani, Brigitte Bardot… Ces visages m’ont façonnée. À 14 ans, une amie m’a parlé d’un casting où j’ai été choisie. C’est comme si l’univers collaborait avec moi. Je n’ai jamais étudié le cinéma ni le théâtre, je ne le voulais pas : j’ai tout appris sur les tournages.
Y a-t-il eu un rôle décisif dans votre carrière ?
Probablement mon deuxième film, Requiem for a Maiden de Filip Renč. J’avais 14 ans et je devais incarner une adolescente exposée à la nudité, à la violence, aux abus. C’était extrêmement difficile à vivre, mais c’est à ce moment-là que j’ai compris que je voulais consacrer ma vie à ce métier.
Vous avez reçu cinq Lions tchèques (NDLR : l’équivalent tchèque des César français). Est-ce que vous avez l’impression d’avoir atteint un sommet ?
Non ! Je suis une personne avide d’expériences. J’aime les nouveaux défis, les nouveaux films. Et j’aime travailler à l’étranger, car là, je peux surprendre, me libérer de l’image qu’on a de moi en République tchèque.
Le mouvement MeToo a beaucoup marqué le monde du cinéma. Comment l’avez-vous vécu ?
Le mouvement a touché aussi la République tchèque, mais de façon plus récente. Aujourd’hui, il existe des intimacy coordinators, mais je crois que beaucoup dépend aussi de nous, acteurs. Ma génération a appris à se protéger, alors que les plus jeunes attendent davantage une protection extérieure. Pour moi, jouer implique forcément une part de douleur : on ne peut pas faire ce métier sans traverser un peu de traumatisme. Si le rôle exige de ressentir la peur, la douleur, il faut l’affronter.
Justement, parlons de Caravan. Qu’est-ce qui vous a convaincue d’accepter ce rôle ?
Le scénario est unique. Il est écrit par Zuzana Kirchnerová, la réalisatrice, qui est elle-même mère d’un garçon porteur de trisomie 21 et d’un autisme sévère. Tout y est d’une honnêteté brute, d’une intimité bouleversante. Quand j’ai lu le script, j’ai été émue par son courage. Et j’ai été profondément touchée qu’elle pense à moi pour incarner ce rôle. J’ai pleuré de gratitude.
Comment vous êtes-vous préparée ?
Habituellement, je fais beaucoup de recherches. Là, ma source était sur le plateau : Zuzana. Elle pouvait me montrer chaque geste, chaque réaction. Et puis, je suis moi-même mère de trois enfants. J’avais aussi la chance de travailler avec David, le jeune acteur atteint de trisomie 21, qui joue mon fils. Nous avons passé six mois à nous apprivoiser avant le tournage.
Comment s’est déroulé le tournage ?
Si le sujet est empreint de gravité, l’ambiance a souvent été joyeuse. David est un garçon solaire, drôle, bavard, charismatique. Être à ses côtés était un cadeau : il nous ramenait sans cesse dans l’instant présent. Il a été la véritable étoile du film. Nous avons aussi vécu une expérience communautaire : un mois en Émilie-Romagne, deux en Calabre, à cuisiner et partager le quotidien comme une famille élargie.
Que doivent attendre les spectateurs luxembourgeois de ce film ?
Je dirais : n’attendez rien, laissez-vous toucher. Caravan est un film qui se vit plus qu’il ne se regarde. Il peut être dur, mais il ouvre les yeux. Beaucoup de spectateurs m’ont dit après coup qu’ils avaient pris conscience de leur chance. C’est un film sur la maternité, sur la difficulté d’être mère, mais aussi sur la liberté que chaque femme continue à chercher en elle, même lorsqu’elle élève un enfant différent.
Comment avez-vous concilié carrière et maternité ?
Je n’ai jamais considéré cela comme un problème. Mes enfants m’ont souvent accompagnée sur les tournages, même bébés. Je trouvais toujours des solutions, avec mon mari, ma famille, ou en organisant tout pour les avoir près de moi. Bien sûr, parfois c’est difficile, surtout quand les tournages durent longtemps, comme en Italie pour Caravan. Mais je prends ces émotions et je les mets dans mes personnages.
Vous êtes également écrivaine et créatrice de bijoux. Que préparez-vous aujourd’hui ?
J’ai publié deux livres : un recueil de chroniques autobiographiques, puis un recueil de nouvelles, plutôt fantaisistes et sombres. Côté design, je viens de dessiner une bague en forme de serpent, symbole de transformation dans le calendrier chinois (NDLR : 2025 est l’année du serpent dans ce calendrier). Et je soutiens aussi Caravan, et également un film de ma sœur sur notre père, calligraphe et artiste. Nous organisons une grande exposition de ses œuvres à Prague.
Quel est votre credo ?
Cette année, inspirée par l’horoscope chinois, je me répète : « Le serpent ne recule jamais ». Il m’invite à laisser derrière moi ce qui est lourd et à avancer. C’est mon moteur.
Interview initialement publiée dans le Femmes Magazine n°270 d’octobre 2025.




