En France, la bataille autour de la liberté d’opinion et d’expression est féroce. Un symbole : l’édition de livres, comme le montre la récente affaire Grasset. La France serait-elle devenue le pays où, depuis la Libération, la pensée est de plus en plus formatée sous l’effet des jeux d’influence de grands entrepreneurs ?

Rédaction :  Cadfael

Grasset, un collaborateur zélé

Bernard Grasset crée sa maison d’édition en 1907. Dans les années trente, il éditait, parmi de grandes plumes, également les écrits d’une extrême droite française ; en 1936, il publia Hitler. Durant l’Occupation allemande, Grasset sera un éditeur vert-de-gris qualifié de « zélé », avec un catalogue collaborationniste et antisémite.

Il fréquentait un certain nombre de cercles d’intellectuels au George V, où l’on retrouvait Ernst Jünger, alors officier allemand du renseignement, Carl Schmitt, Paul Morand, Jean Cocteau, le très catholique Henry de Montherlant et Gaston Gallimard. On y croisait Céline, que Jünger décrivait comme un antisémite vicieux au caractère brutal.

Dans les salons de l’éditrice de Harper’s Bazaar à Paris, on se frottait à Pablo Picasso ou Aldous Huxley. Chez Florence Gould, la « grande Horizontale » et très riche Américaine, collabo affairiste comme sa collègue Coco, on se trouvait en bonne compagnie avec des Braque, des Picasso, Sacha Guitry, Julien Gracq et autres ; les affaires continuaient, vert-de-gris ou pas.

« Le limogeage du patron de Grasset par Bolloré est exemple de ce que les observateurs qualifient de « bollorisation ».

À la Libération, Grasset, à l’opposé de Gallimard, sera condamné à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens, ce qui ne l’empêchera pas de reprendre le contrôle de sa maison d’édition peu après. Il sera gracié sur intervention du président SFIO Auriol.

En 1954, il cédera son entreprise à Hachette, qui atterrira dans l’escarcelle de Bolloré en 2023 après un passage chez Lagardère. Le groupe Hachette fait partie des dix premiers conglomérats mondiaux de l’édition avec plus de 2,4 milliards de chiffre d’affaires.

Contrôler les esprits

Bolloré est considéré comme l’entrepreneur français qui concentre le plus de pouvoirs en matière de presse, d’audiovisuel et de cinéma sous la République, position dont il use et abuse selon ses opposants. Il représente l’un des aspects les plus visibles de cette prise de pouvoir d’un quarteron d’entrepreneurs très fortunés sur l’opinion publique.

On retrouve les mêmes acteurs dans le rachat de l’École de Journalisme de Paris en 2024. Se drapant dans la philanthropie et la promotion des arts, ils tentent d’imposer leur vision de la pensée, à l’opposé de l’Allemagne, où les médias sont certes économiquement concentrés mais bénéficient en général d’une vision pluraliste participant à une liberté de la presse jalousement surveillée.

Un combat civilisationnel

Cette stratégie semble faire partie de ce que Bolloré, catholique conservateur et membre de l’Opus Dei, qualifie de « combat civilisationnel ». Sa fortune, estimée à 10,6 milliards de dollars en 2026, a été construite sur des activités logistiques en Afrique, activités revendues depuis lors. et de conseil politique via sa société Euro RSCG, devenue depuis Havas.

Elles ont fait, et font encore, l’objet de poursuites judiciaires en France pour trafic d’influence, entre autres, selon RFI. Il s’est repositionné dans les médias, tant en Afrique que dans le reste du monde.

Les craintes exprimées par de nombreux intellectuels, selon lesquelles Bolloré se servirait des maisons d’édition du groupe pour contribuer au déploiement d’idées d’extrême droite, semblent se confirmer. Bolloré et ses amis de l’ultradroite catholique semblent considérer que le moment est propice pour porter cette dernière au pouvoir et, in fine, l’instrumentaliser à leurs propres fins.

Au-delà d’un discours d’une extrême pauvreté intellectuelle, cette ultradroite représente un danger réel pour toute forme de démocratie au sein de l’Europe actuelle.

La mise au pas de Grasset, un exemple

Le limogeage du patron de Grasset par Bolloré est exemple de ce que les observateurs qualifient de « bollorisation ». Selon Public Sénat du 22 avril, « l’ancien directeur des éditions Grasset a été écarté par Vincent Bolloré, qui a nié toute intervention dans le dossier à travers une tribune publiée dans le JDD, une autre de ses propriétés ».

Le philosophe Pascal Bruckner souligne que Bolloré voulait la tête de Nora depuis longtemps. « Il l’avait dans le nez parce que Nora était le dernier franc-tireur dans le groupe, un de ceux qui résistaient aux injonctions de la direction. »

Lorsque Hachette a organisé une grande soirée au Palais Brongniart, à la mi-mars, pour célébrer l’arrivée de l’écrivain algérien d’ultradroite Boualem Sansal chez Grasset, en présence de Jordan Bardella, Sarah Knafo et Nicolas Sarkozy, Olivier Nora a ostensiblement boudé la cérémonie. Pour les observateurs, il était clair qu’il devait partir.

Résultat : plus de 170 auteurs décident de quitter Grasset. S’ensuivra l’épisode de Canal+, autre entité de la sphère Bolloré. Une lettre de personnalités dénonçant la prise de contrôle de Bolloré sur le monde du cinéma fut suivie d’un oukase de la direction mettant les signataires à l’index.

Et cette guérilla n’est pas près de se terminer.

Rappelons qu’au cœur du dispositif légal mis en place après la Libération en France « figurait la volonté de préserver l’indépendance de la presse contre l’influence ouverte ou occulte des puissances financières et des gouvernements étrangers. La presse sera donc transparente. »

Des vœux pieux.

Photo de couverture : Unsplash

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